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François Ruffin : « J’essaie d’exprimer ce que les gens n’arrivent pas à dire »
de : DENIS DESBLEDS
mercredi 6 septembre 2017 - 11h18 - Signaler aux modérateurs
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Le député de « Picardie debout » a organisé, samedi, la première marche anti-Macron. Trois mois après son élection, il explique sa conception du rôle de parlementaire.

François Ruffin, avez-vous été surpris de votre victoire face à Nicolas Dumont, maire d’Abbeville, qui s’est présenté aux législatives sous l’étiquette « En marche ! » ?

Oui. De toute façon, quand on est de gauche, on est toujours surpris de gagner. L’élimination du Front national au premier tour relevait pour moi d’un pari impossible, on l’a emporté. Au moment où il y a eu la marche triomphale de Macron célébré pour sa poignée de main avec Trump (NDLR, le 25 mai, avant le premier tour des législatives), gagner paraissait improbable. On a fait un boulot colossal et il s’est avéré que faire campagne servait bien à quelque chose.

Samedi, lors de votre marche anti-Macron, vous avez longuement évoqué le dossier du gel des contrats aidés. Pourquoi ?

C’est le sujet qui me préoccupe dans la politique du gouvernement, même si ce n’est pas le seul. Des centaines de milliers de personnes en France, dont 9 000 en Picardie, ne savent pas ce qu’elles vont devenir. Le gel des contrats aidés pose des problèmes aux associations, aux maisons de retraite, les crèches, etc. Partout où je vais, je suis interpellé sur la question. J’ai lancé une pétition sur le site rendslescontrataides.fr, où les gens peuvent laisser des témoignages.

Pourtant, le contrat aidé, c’est un contrat précaire.

Quand le gouvernement dit que le système n’est pas bon car il s’agit de contrats précaires, il a raison. Mais ce n’est pas parce qu’un emploi est aidé qu’il doit être précaire. Or, aujourd’hui, c’est le cas. J’ai rencontré Nathalie, auxiliaire de vie en maison de retraite, qui n’a cessé d’avoir des contrats précaires. On ne peut construire sa vie comme ça. Mais là où le gouvernement a tort, c’est quand il veut supprimer la béquille des contrats aidés pour construire une super-prothèse, avec des formations qualifiantes. Il aurait fallu lancer ces formations avant de supprimer les contrats aidés. D’autre part, des gens qui ont 58 ans ou qui sont travailleurs handicapés, ou qui ont longtemps été éloignés de l’emploi, vont-ils retrouver un travail normal dans une entreprise parce qu’on supprime leur contrat aidé ? C’est du flan. Et de l’autre côté, il y a des structures qui ne sont pas rentables, parce que ce n’est pas un marché. Elles vont fermer si on cesse de les subventionner. Le contrat aidé est une forme de subvention. Mais, dans le même temps, le gouvernement baisse les dotations aux collectivités locales, qui doivent baisser leurs subventions. C’est l’étranglement à tous les niveaux.

Vous êtes pourtant assez confiant sur l’issue de ce combat.

Quand j’ai appris ça, je me disais « ce n’est pas possible, ils ne vont pas faire ça ». Car c’est violent, pour les gens, de se retrouver sans rien. Et c’est stupide. On nous dit qu’un contrat aidé coûte 10 000 euros par an. Le coût d’un emploi sauvé ou créé par le crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE), c’est 200 000 euros par an. Le gouvernement ne va pas supprimer le CICE, qui va à 50 % aux multinationales. Je pense qu’il y a une chance de gagner ce combat car le contrat aidé ou la baisse des APL n’étaient pas dans le programme de Macron, au contraire de la loi Travail et de la réforme des prud’hommes. Ce gel des contrats aidés, c’est pour faire des économies à la noix – 3 milliards contre les 24 milliards du CICE –, on tape encore sur les plus fragiles. C’est tellement stupide. Dans cette mesure-là, on voit la nouvelle élite arrivée avec « En Marche ! ». Ce n’est pas l’élite traditionnelle de la droite ou du Parti socialiste, qui avait un ancrage local et savait ce que signifiaient, pour les communes et les associations, les contrats aidés. La nouvelle élite est déconnectée de ce terrain, ce qui provoque une bronca, qui dépasse la France insoumise. Des maires protestent, des conseils régionaux aussi. Sur Twitter, des élus interpellent Christophe Castaner, le porte-parole du gouvernement, sur le sujet. Je pense que l’alliance de secteurs différents de l’opinion peut faire reculer le gouvernement là-dessus, sur ce point qui n’est pas au cœur de leur idéologie. Il faudra que les manifestations, notamment celle du 23 septembre, se saisissent du dossier des contrats aidés. Sur ce sujet et celui de la baisse des APL, on a l’impression que le gouvernement refuse de reculer plus par orgueil que par pragmatisme.

Votre combat se passe-t-il dans la rue ou à l’Assemblée nationale ?

Ma campagne électorale s’est déroulée dans la rue, et je l’ai toujours dit : à l’Assemblée, on est des porte-voix, des porte-parole. Mais derrière, il faut que les gens poussent, sortent dans la rue. Les congés payés ont été obtenus par le Front populaire, la Sécurité sociale à la Libération et dans un rapport de forces dans la rue aussi. Avec les communistes, on est une trentaine d’élus sur 577 à l’Assemblée, on est minoritaire.

Journaliste-fondateur de Fakir, pas encore élu, vous dénonciez déjà de nombreuses situations. En quoi votre élection a-t-elle changé les choses ?

J’ai davantage de moyens d’agir. J’ai passé une journée à l’hôpital psychiatrique Pinel, à Amiens. Le directeur est obligé de m’ouvrir les portes de l’hôpital. Je rencontre tout le monde que je veux. Et ensuite, je vais voir la direction, et je peux parler d’égal à égal en disant : « Voilà ce que j’ai observé dans votre hôpital ». L’écharpe que m’ont donnée les gens m’accorde une légitimité à parler pour cinq ans, pas seulement comme un journaliste mais comme quelqu’un que les gens ont potentiellement envie d’entendre. On est minoritaire, dans l’opposition, ce n’est pas nous qui faisons la loi mais les députés d’« En Marche ! » non plus. C’est l’Élysée qui fait la loi. Les députés d’« En Marche ! » votent en cadence, ils se taisent quand ils ne sont pas contents. Je pense qu’y compris sur les contrats aidés, certains n’approuvent pas mais ils nous laissent monter au créneau. On est dans un processus de psychothérapie. Des gens viennent me voir et me disent que ça leur fait du bien de m’entendre, que je les fais respirer. J’essaie d’exprimer ce que les gens ont besoin de dire, avec mes maladresses, une forme oratoire peu classique, qui ne rentre pas dans les canons de la rhétorique.

Vous avez interpellé le candidat Macron entre les deux tours de la présidentielle, devant l’usine Whirlpool d’Amiens. Que pensez-vous de l’offre de reprise ?

La reprise est une bonne nouvelle évidemment, même s‘il y aura des pertes d’emploi, mais il faut rester prudent car Nicolas Decayeux n’a pas encore signé. Je suis allé ce mardi distribuer ma lettre de député, pour tenir les salariés de Whirlpool au courant de mon bilan. Aujourd’hui, j’ai rencontré les syndicats pour être informé du dossier. Je sais que je dois une partie de ma victoire de député à Whirlpool. J’y suis allé car il y avait une situation de lutte, et que les gens avaient besoin d’un soutien. J’ai participé à la médiatisation du dossier. Le fait qu’il y ait des médias, des politiques, contribue à construire un rapport de forces. Quand je me bagarre sur Whirlpool, je ne veux pas que ça passe inaperçu car je me bagarre pour le « Whirlpool d’après ». On sait très bien qu’on peut avoir des inquiétudes sur d’autres boîtes. Jeudi, j’irai distribuer ma lettre de député chez Dunlop. On y parle de Macron et de son gouvernement de sa politique de dizaines de milliards accordés aux patrons. D’après l’OFCE, les 10 % les plus riches vont bénéficier de 46 % des baisses d’impôts de Macron. Quasiment la moitié des baisses d’impôts de Macron vont aller aux plus riches… et de l’autre côté, on baisse les APL, on augmente la CSG, la fin des contrats aidés, etc.

Selon la direction générale des impôts, 10 % des ménages produisent 70 % des recettes de l’impôt sur le revenu, que 53 % des Français ne paient pas. Le système n’atteint-il pas ses limites ?

Le principal impôt, en France, n’est pas l’impôt sur le revenu mais la TVA (NDLR, taxe à la valeur ajoutée). Tout le monde la paie, mais les pauvres, en proportion, la paient davantage, vu qu’ils consomment tout, car qu’ils n’ont pas assez d’argent pour économiser. En proportion de leurs revenus, les pauvres et les modestes paient beaucoup d’impôts. Je suis pour un déplacement de la fiscalité, d’abord vers les plus grosses entreprises, vers les revenus du capital et vers l’impôt sur le revenu. Je suis pour un élargissement de l’assiette de l’impôt sur les revenus, c’est-à-dire pour le fait qu’il y ait plus de personnes qui le paient. En général, depuis trente ans, la fiscalité s’est déplacée des bases mobiles vers les bases immobiles. Les bases mobiles, c’est ce qui peut le plus fuir, et ce sont les capitaux. Ensuite, ce sont les entreprises. Ce qui ne fuira pas, ce sont les personnes. Vous n’allez pas vous délocaliser au Luxembourg. Les riches peuvent le faire mais c’est compliqué. Bernard Arnault (patron de LVMH, héros malgré lui du film de François Ruffin « Merci patron ! »), n’a pas réussi. Ça veut dire bouleverser sa vie, ne plus voir ses amis, etc. L’ouverture des frontières a produit une transformation de la fiscalité ’ : celle des bases mobiles, à commencer par les capitaux, a plongé, car on a eu peur qu’ils partent ailleurs. L’impôt sur les sociétés aussi a plongé. Il était de 50 % en 1985 ; depuis décembre dernier, il est à 28 %, et Macron envisage de le baisser à 25 %. À l’inverse, ce qui n’est pas délocalisable, les gens sont taxés par l’impôt sur le revenu, ce qui est visible, mais ils le sont surtout par la TVA et les impôts locaux. Les impôts locaux sont des impôts injustes, tout comme la TVA. Je considère que la suppression de la taxe d’habitation est une bonne nouvelle mais par quoi va-t-elle être remplacée ? En ce qui concerne les grandes fortunes, j’ai là le numéro de juin du magazine Challenges. Il y est écrit qu’en vingt ans, la valeur des 500 plus grosses fortunes professionnelles de France a été multipliée par 7, de 80 à 570 milliards. Ces 500 plus grosses fortunes ne comptaient que pour 6 % du PIB (NDLR, produit intérieur brut) en 1996. Elles comptent aujourd’hui pour 25 % du PIB. Or, le patrimoine médian des Français, lui, a stagné depuis 1996. C’est Challenges qui l’écrit, et cet article pourrait être recopié tel quel dans un journal marxiste. Ce n’est pas une vue de l’esprit de se dire que s’il y a quelque chose à gratter, c’est vers les 500 fortunes… Or, la politique de Macron va permettre à ces 500 d’accumuler davantage. Édouard Philippe l’a dit dans le Financial Times, je le cite dans ma lettre du député : « On fait des réductions d’impôts pour les riches ».

Dans votre lettre de député, vous citez Muriel Pénicaud, ministre du Travail, qui a perçu 1,13 million de stock-options de Danone, dont les actions avaient bondi à la suite de la suppression de 900 postes. Elle répond que l’État a prélevé 69 % de ses gains en impôts et charges sociales. Dans cette affaire, n’est-ce pas l’État qui gagne, finalement ?

Pour moi, il y a quatre niveaux de scandale dans cette histoire. Danone se porte bien et supprime 900 emplois ’ : en soi, un groupe qui fait des bénéfices et licencie, ça devrait poser problème. On a des actionnaires qui en tirent une plus-value. Moralement, c’est un deuxième problème. On a un président de la République qui choisit ce profil-là comme ministre du Travail. Enfin, la loi Travail ne veut pas plafonner les stock-options mais les indemnités de licenciement ’ ! Pourtant, ni le président de la République à Versailles, ni le Premier ministre devant l’Assemblée n’ont parlé d’actionnaires, de finance, de dividendes, de paradis fiscaux. Pourtant, depuis 1980, la part des dividendes a triplé en France. Ces sujets sont interdits de débat parlementaire car ce gouvernement est en fusion avec l’élite financière. Whirlpool Amiens ne fermera pas à cause des indemnités de licenciement en France, mais parce que les actionnaires veulent faire plus de profits.

Vous avez promis de vous payer au SMIC. Concrètement, comment faites-vous ?

Je touche les 7 185 euros brut par mois, et je vais reverser 3 000 euros à des associations. Le reste représente le SMIC (1 480 euros brut) avec lequel je me paie et le montant des impôts attendu (NDLR, 2 705 euros), que je devrai payer et qui est calculé sur mon salaire total de député (NDLR, les 7 185 euros, donc). Je n’ai pas encore reversé les 3 000 euros à des associations, je vais le faire ce mois-ci. Concernant l’IRFM (5 840 euros brut), l’indemnité représentative de frais de mandat, je m’en sers pour mon travail de député : payer mon « 4 pages » de la lettre du député distribuée dans les boîtes aux lettres, les quatre assistants parlementaires et le chargé de communication, payer le loyer de la permanence, le carburant des voitures des assistants, etc. On rendra compte des dépenses, d’ailleurs. L’argent ne me sert pas à me payer de grands restaurants ou de grands coiffeurs.

Vous êtes le seul député à vous payer au SMIC.

Je n’en fais pas un motif de fierté. Je préfère parler des contrats aidés. J’ai décidé ça car lorsque j’ai lancé ma campagne, je n’étais pas à l’aise dans ma peau comme candidat. Ce n’est pas évident d’aller se vendre auprès des gens. Entrer dans l’univers politique, ça ne va pas de soi. Je n’avais pas envie d’entendre, en plus en pleine affaire Fillon, « vous faites ça pour le fric ». Si je voulais faire des choses pour le fric, je pourrais faire autre chose. C’est atypique, mais ma démarche de député-reporter est elle aussi atypique.

Dans vos comptes de campagne, apparaissent 50 DVD de « Merci Patron ! ». À quoi ont-ils servi ?

Dans la campagne électorale, il y avait des gens qui ne me connaissaient pas et voulaient me connaître. On leur a demandé simplement s’ils voulaient voir le film pour mieux connaître François Ruffin. Ce n’est pas pour mon bénéfice personnel. J’ai vendu des milliers de DVD et il y a eu 500 000 personnes qui ont vu le film en salles. On a tout fait dans les règles, puisque l’achat des 50 DVD a été fait auprès du distributeur. Des gens épluchent mes comptes de campagne. Moi, je n’ai pas envie d’étudier les comptes de campagne de mes adversaires. Je préfère qu’on me critique sur mon positionnement politique, comme je le fais sur Macron.

Que dites-vous à ceux que vous agacez, comme les internautes qui ont réagi à notre article sur votre marche anti-Macron de samedi à Saint-Ouen ?

Vous savez, compte tenu de ce que je suis, de ma victoire à contre-courant, si je vais pisser debout, on me dira qu’il faut que je pisse assis. Les gens qui sortent du cadre, on trouve toujours quelque chose à leur reprocher.

Allez-vous refaire des marches anti-Macron ?

Oui, la prochaine aura lieu à Amiens. Pendant la campagne, des opposants nous disaient : « On ne gagne pas une élection en tapant sur des casseroles ». Eh bien ça a marché. Les marches comme ça, ça fait du bruit aux alentours, les gens en parlent. Comme je disais dans la campagne, mon adversaire, c’est toujours la finance, mais surtout l’indifférence. J’ai un rôle d’animateur. Je veux réinsuffler de l’enthousiasme : c’est ma fonction.

http://www.courrier-picard.fr/54605...



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Commentaires de l'article
François Ruffin : « J’essaie d’exprimer ce que les gens n’arrivent pas à dire »
13 septembre 2017 - 02h59 - Posté par Davesnes

Ça me fait doucement rigoler de voir que "Le Courrier Picard" mange dans la main de François Ruffin et lui consacre une gentille interview. Je me souviens de l’époque où ce canard portait plainte contre Ruffin parce qu’il avait traité un des plumitifs du Courrier Picard de "chien de garde de la mairie" tellement il faisait des courbettes au maire d’Amiens, Gilles de Robien. Aujourd’hui, Ruffin est député, alors comme la tendance naturelle du Courrier Picard est de faire de la lèche aux notables...
Du temps de Robien, le journal espérait un retour à ses coups de langue qui est arrivé sous forme d’une commande d’un montant de 30 000 € :
Par contre, ça m’étonnerait que le Courrier Picard ait quelque chose à espérer du côté de François Ruffin, qui ne mange pas de ce pain là.






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