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Gratuité vs capitalisme
de : Paul Ariès et l’Observatoire international de la Gratuité (OIG)
jeudi 6 septembre 2018 - 08h44 - Signaler aux modérateurs

A l’occasion de ses dix ans, l’Observatoire International de la Gratuité et ses 5000 coopérateurs lancent une grande campagne en faveur de la gratuité des services publics. Cette campagne, menée en trois temps, devrait permettre de mettre la gratuité au cœur des prochaines élections municipales : l’OIG publie, le 5 septembre, sous la signature de son directeur Paul Ariès, le livre-Manifeste Gratuité vs capitalisme (Editions Larousse), véritable bible des expériences de gratuité, une pétition nationale en faveur de la gratuité suivra en octobre, cette campagne débouchera sur la tenue à Lyon, début 2019, du IIe Forum international de la gratuité des services publics en présence de dirigeants des forces des gauches et de l’écologie, des collectifs luttant pour la gratuité et en partenariat avec des mouvements comme l’OMOS, l’ACU, Le Grand soir !

Défendre et étendre la sphère de la gratuité est au cœur d’une stratégie d’émancipation à la hauteur de la crise systémique, une façon de renouer avec la perspective éco-socialiste à partir de nos territoires.

Le poète Paul Valéry soutenait que toutes les civilisations sont mortelles. La nôtre ne fait pas exception comme l’atteste la crise systémique actuelle. Parler de crise systémique signifie que quelque chose fait lien entre toutes ses facettes (économique, financière, sociale, politique, écologique, anthropologique). Ce qui fait lien c’est que le modèle de marchandisation s’essouffle. Ce qui fait lien c’est que le système ne peut plus marchandiser de nouveaux domaines sans saper davantage encore les conditions de reproduction du vivant. Les alternatives proposées ne sont pas encore à la hauteur des enjeux. Les débats autour d’un revenu universels sont de bons symptômes de ce qui se cherche.

Comment apprendre à dissocier davantage les revenus du travail ? La gratuité est du côté d’un revenu inconditionnel mais au maximum démonétisé. La gratuité est bien mieux que toutes les formes de revenu universel même couplées à un revenu maximal autorisé afin de construire démocratiquement un véritable espace écologique des revenus. Le revenu universel pourrait permettre d’acheter des produits insoutenables écologiquement et ne romprait pas avec les logiques de marchandisation, de monétarisation et d’individualisme galopantes. La gratuité c’est le détour par la construction de communs, par l’intelligence collective. L’University College de Londres confirme les travaux de l’OIG en comparant le coût d’un revenu universel de base au Royaume-Uni à celui de la gratuité des services universels de base. Ces derniers coûteraient 42 milliards de livres contre 250 milliards pour le revenu universel, soit un dixième seulement de la somme. Ce coût représente 2,2 % du PIB britannique contre 13 % pour le revenu universel. La gratuité est donc beaucoup plus « réaliste » économiquement que le revenu universel.

Le Grand combat pour ce début du XXIe siècle reste donc la défense et l’extension de la sphère de la gratuité des services publics et des biens communs, comme l’ont rappelé, dès 2009, nos amis poètes antillais en exigeant la gratuité des « produits de haute nécessité ».

Parler de gratuité c’est, bien sûr, parler d’une gratuité construite. Economiquement construite, l’eau publique est gratuite mais payée par l’impôt. Socialement, culturellement, politiquement, juridiquement construite. La gratuité n’est pas le produit ou le service débarrassé du coût mais du prix.

L’Observatoire international de la gratuité (OIG) publie dix ans après sa fondation le Manifeste Gratuité vs capitalisme , un livre rendant compte de toutes les formes de gratuité qui se développent dans le monde et notamment en France : gratuité de l’eau et de l’énergie élémentaires, gratuité des transports en commun urbains et notamment des TER, gratuité de la restauration scolaire, gratuité des services culturels et funéraires, gratuité de l’accès aux données publiques, gratuité des services juridiques, gratuité de la participation politique, gratuité du beau, etc.

Le bilan des expériences est assez riche pour tirer, dès à présent, trois grands principes.

1) Premier principe : la gratuité n’a pas vocation à demeurer une exception face au marché. La gratuité ne relève pas de ce qui assure la survie et que le capitalisme n’assume pas. La gratuité de l’eau vitale, comme le propose la Fondation France-Libertés - Danielle Mitterrand est essentielle mais chaque collectivité peut décider de commencer sa longue marche vers une civilisation de la gratuité par d’autres choix. Nous appelons à constituer des îlots de gratuité qui deviendront des archipels puis des continents et enfin un nouveau monde accueillant bientôt dix milliards d’humains.

2) Deuxième principe : si tous les domaines de l’existence peuvent devenir gratuits, tout ne peut être gratuit dans chacun des domaines, c’est pourquoi nous proposons un nouveau paradigme « gratuité du bon usage face au renchérissement du mésusage ». Un exemple : pourquoi payer son eau le même prix pour faire son ménage et remplir sa piscine ? Ce qui vaut pour l’eau vaut naturellement pour l’ensemble des services publics et des biens communs !

3) Troisième principe : ce long chemin vers une civilisation de la gratuité ne consiste pas à rendre gratuits les services et produits existants mais à profiter du passage à la gratuité pour transformer ces produits et services et leur donner une valeur-ajoutée sociale, écologique et démocratique. La gratuité des cantines scolaires, comme en Suède, est ainsi la condition pour avancer vers une alimentation relocalisée, en harmonie avec les saisons, moins gourmande en eau, moins carnée, bio, etc. La gratuité des médiathèques multiplie, certes, le nombre d’abonnés, notamment au sein des milieux populaires, mais se traduit par une diminution du nombre de livres/DVD empruntés. Cette mutation très rapide est le signe que les adhérents des médiathèques gratuites ne sont déjà plus des consommateurs (en voulant pour leur argent) mais des usagers davantage maîtres de leurs usages.

La gratuité, loin d’engendrer le gaspillage, comme le clame la fable de la « tragédie des communs » de Garnett Hardin et de tous les chiens de garde du système, contribue à responsabiliser. Le Nobel d’économie Elinor Ostrom a depuis tordu le cou à cette légende en montrant que les Communs n’existent toujours qu’avec des règles collectives encadrant leurs usages, sauf, bien sûr, dans l’imagination des dévots du capitalisme.

L’hypothèse de Hardin fonctionne dans le cadre de la rationalité de l’homo-economicus qui n’est justement pas celle des communautés d’hier et de la civilisation de la gratuité qui naît sous nos yeux.

La gratuité n’est pas une lubie de gosses de riches. Elle se développe autant dans les pays du Sud qu’au Nord. Offrir un repas gratuit à l’école, comme le recommande l’ONU, c’est re-scolariser des millions d’enfants, choisir des transports en commun gratuits c’est faciliter la transition écologique !

La gratuité n’est surtout pas un nouveau gadget par temps de crise. Elle peut être une chance pour commencer à desserrer l’eau de l’économisme (cette idée folle selon laquelle « plus » serait nécessairement égal à mieux), pour commencer à démarchandiser et à démonétariser nos sociétés, pour passer enfin d’une définition individualiste des besoins à une définition collective : que produit-on, comment et pour qui ?

La menace d’effondrement écologique oblige à passer d’une gratuité d’accompagnement du système (cette gratuité pour les seuls « naufragés » qui ne va jamais sans condescendance ni flicage) à une gratuité d’émancipation. Ce qui est beau avec l’école publique c’est qu’on ne demande pas à l’enfant s’il est gosse de pauvres ou de riches, pourquoi ce qui reste encore vrai pour l’école ou la santé ne pourrait-il pas l’être pour les autres piliers de l’existence comme le logement ou l’alimentation ? L’ONU ne cesse de rappeler que la planète est déjà bien assez riche pour permettre à huit milliards d’humains de vivre bien : 30 milliards de dollars par an pendant 25 ans permettraient de régler le problème de la faim dans le monde, 70 milliards résoudraient la question de la grande pauvreté. Les seuls gaspillages alimentaires nord-américains atteignent 100 milliards de dollars par an ! Nous sommes amoureux de la gratuité parce que nous ne voulons plus croire aux lendemains qui chantent et si nous ne croyons plus aux lendemains qui chantent, c’est parce que nous savons qu’il est possible de chanter au présent ! La gratuité est du côté du Grand désir de vivre (Gilles Deleuze). La gratuité n’est pas une machine à réprimer des besoins mais à satisfaire des droits !



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