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Podemos, Podemos, qui t’a vu et ne te reconnaît plus ...
de : Antoine (Montpellier)
vendredi 22 mars 2019 - 17h07 - Signaler aux modérateurs

La célèbre revue satirique espagnole El Jueves [Le Jeudi, effectivement sortie aujourd’hui] prend pour cible, cette semaine, le dirigeant de Podemos, Pablo Iglesias : le voilà en photo, sous un féroce titre humoristique, surligné par un sous-titre du même acabit, qui fait mouche.

Pablo Iglesias annonce que Pablo Iglesias a rejoint le parti de Pablo Iglesias

Pablo Iglesias a remercié Pablo Iglesias pour sa confiance en Pablo Iglesias

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Traduction de l’article

Suivant la mode des partis qui font signer des stars en vue des prochaines élections, Pablo Iglesias a annoncé que la liste de Pablo Iglesias aura pour tête de liste Pablo Iglesias.

Pablo Iglesias a souligné la grande expérience en politique de Pablo Iglesias, tant pour son leadership du parti de Pablo Iglesias que pour ses qualités de professeur à l’université de Pablo Iglesias.

A la conférence de presse où il a été présenté, Pablo Iglesias a fait l’éloge du personnage qu’est Pablo Iglesias, dont il s’est déclaré être un fervent admirateur et il a assuré qu’il mettra tous ses effort pour être à la hauteur de Pablo Iglesias.

Pablo Iglesias n’a pas voulu révéler plus de détails sur les prochaines personnalités qu’il envisage de faire signer pour le parti de Pablo Iglesias mais des sources proches de Pablo Iglesias assurent que, dans les prochains jours, des noms comme Pablo Iglesias ou Pablo Iglesias pourraient venir rejoindre le parti de Pablo Iglesias.

Le texte original en espagnol (traduction Antoine Rabadan)

-------------------------------------

Il n’est pas sûr que l’humour déjanté de cette revue soit du goût du dirigeant de Podemos car précisément, comme je l’ai dit plus haut, il tape juste, trop juste, sur ce que représente celui-ci dans son parti (et bien au-delà) : un dirigeant ayant réussi à imposer aux militant.e.s, sans coup férir, une autorité n’admettant aucune contestation, dans le paradoxe que ce parti est pourtant né de la dynamique propulsive d’un mouvement des Indigné.e.s se refusant absolument à toute délégation de pouvoir. Verticalisme iglésiste vs horizontalisme indigné, beaucoup ont cru que le premier était le dépassement nécessaire, prometteur de succès, de l’échec du second. Ces derniers mois, voire ces deux dernières années (alors que le parti n’a que cinq ans), donnent à voir les limites d’une telle interprétation : Podemos, après avoir réussi à s’élargir à des alliances électorales de gauche ayant permis de conquérir spectaculairement parmi les plus grandes villes d’Espagne (dont Madrid et Barcelone), s’est trouvé ... dépassé et tendanciellement relégué par ses propres partenaires municipalistes (mais cela se vérifie également au niveau de l’élection autonomique) à une position subalterne. Avec des tensions internes toujours plus violentes aboutissant à la scission spectaculaire de celui qui avait longtemps été l’alter ego (en plus brillant intellectuellement) de Pablo Iglesias, Iñigo Errejón, rien moins qu’à Madrid, prélude à un duel électoral fratricide. Cet évènement n’est par ailleurs que la pointe émergée de l’iceberg podémite fracturé, parfois de façon sordide, dans tout l’Etat espagnol, entre diverses fractions des appareils locaux. Le recours, verticalisme pompier oublieux qu’il est, pour une grande part, pyromane, à des diktats madrilènes pour mettre fin au processus accéléré de débandade organisationnelle aux échelons inférieurs, pourrait bien accentuer la crise.

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Pensons, à ce propos, à l’incroyable affiche ci-dessus (lire ici), à laquelle semble faire un ironique écho la page de El Jueves, par où certain.e.s dans Podemos en appelaient au postulé, contre l’évidence, Sauveur Suprême iglésiste pour faire trouver le Salut à un parti désormais orphelin de l’aura iconoclaste de ses débuts tonitruants. Les sondages, qui ne sont certes que des sondages, ne lui prédisent guère du bon aux diverses élections à venir très prochainement, avec l’amère perspective de voir le vieux parti socialiste lui tondre électoralement la laine sur le dos : tout comme Iglesias, car c’est lui qui est à l’origine du tournant qui s’est imposé/qu’il a imposé dans Podemos, a vu se retourner contre lui ses alliés municipaux, son choix stratégique de faire, dès que possible, gouvernement avec le PSOE pour accentuer son poids politique, renforce en fait indéniablement celui-ci à son détriment... dans un cadre général d’extrême fragilité de l’ensemble de la gauche. Beaucoup des appétits électoralistes induits par cette orientation outrancièrement institutionnelle sont au coeur de la crise qui parcourt le parti de haut en bas et de bas en haut dans ce qui ressemble à une véritable guerre des places loin des lyriques envolées du début sur les changements radicaux à opérer.

Ce que souligne cruellement El Jueves c’est, fort judicieusement, à mon avis, que Podemos, en laissant qu’Iglesias soit Podemos, dès le temps béni de sa percée, a creusé sa tombe : et cela dans le déraillement de ce qui se voulait l’hégélianomarxiste dépassement dialectique d’un horizontalisme indigné, lui-même impuissant à proposer une sortie politique, lequel dépassement a négligé, erreur funeste, professeur Iglesias, que cette bonne dialectique n’est pas élimination absolue des termes de la contradiction, en l’occurrence indignée, mais leur intégration... dépassement, oui, en interrelation contradictoire maintenue du libertarisme quinzemayiste des places et du choix "d’occupation des places parlementaires". En somme, avoir remplacé radicalement la créativité brouillonne mais si féconde, au point d’avoir rendu inviable le bipartisme essentiel au fonctionnement du régime en place, des Indigné-es par la poigne de fer iglésiste mettant le cap, si absolument anti-indigné, vers la morne plaine électoraliste d’une alliance avec l’un des deux ennemis jurés du 15M, peut aider à comprendre où prend racine la crise actuelle de cette organisation. Un constat pourrait être soumis à réflexion : le Podemos iglésisé a asséché quasi totalement sa base indignée, pour partie en la soumettant au mortifère processus d’intégration dans les institutions l’éloignant définitivement de la rue et des places, ces lieux emblèmes du 15M ; pour partie en faisant fuir, vers un militantisme de quartier, associatif, féministe, écologiste, cependant, hélas, bien absent, certes pour cause de précarité et de chômage, des lieux de travail, la partie refusant de se résigner à se trahir.

La parabole en forme de nonsense, que nous propose le satiriste de El Jueves, synthétise remarquablement cette complexe mais rapide, et, semble-t-il, inexorable, marche de Podemos à l’échec : Pablo Iglesias tournoyant vertigineusement autour de lui, en de multiples dédoublements de sa personne, excluant par là tout autre que lui dans la figuration invraisemblable mais si vraie de l’unité avec lui-même, est la métaphore d’un parti qui s’est vidé de sa substance politique, libertaire au sens le plus large du terme. Pablo Iglesias, dans la réduplication de lui-même, figure qu’il est reproducteur du même qui est l’essence du système, la monarchie parlementaire au sommet de laquelle trône un autre Unique, le Roi... Le système, un temps déstabilisé, avait besoin d’un roitelet, le voilà qui est en train de trouver sa place, comme Podemos devrait trouver la sienne dans le dépassement (hélas trop dialectique celui-ci) du bipartisme d’antan vers le quadripartisme que le Podemos de droite, Ciudadanos, est en train, lui aussi mais avec une longueur d’avance, d’intégrer ... Misère, malgré le sourire que suscite El Jueves, d’un ratage, celui de l’espoir de ne plus tourner en rond, comme font désormais Pablo Iglesias et Podemos subissant la même crise que les autres et tentant de la dépasser systémiquement. Comme les autres. Sauf qu’un cinquième larron, Vox, est venu se glisser, puissante catalanophobie aidant, dans le jeu institutionnel avec le paradoxe qu’il le bouscule pour mieux amener le système à se surpasser lui-même dans la terrifiante dialectique (décidément !) d’un franquisme maintenu en réserve de la démocratie de la Transition et ressuscité comme option à accrocher à la modernité du capitalisme libéral-autoritaire qui est en marche.

Et si, pourrait-on dire en parodiant Goya, la mise en sommeil podémite de la déraison indignée avait engendré la monstruosité voxienne ? (1) Ou, du moins, lui avait laissé, sans le vouloir évidemment, place libre permettant à la logique du pouvoir d’ajouter à la neutralisation réussie de la gauche de contestation une corde nouvelle à son arc de sauvetage de l’ordre des choses ? Podemos out, c’est-à-dire in, s’ouvrirait alors le possible d’une radicalisation (para ou néo)fasciste d’une démocratie qui, n’ayant jamais voulu assumer d’être l’autre total du franquisme, offre à l’ensemble de l’Europe la ... modernité de son propre modèle plus radicalement libéral-autoritaire que les autres pour finir de domestiquer la contestation populaire du capitalisme : une vue de l’esprit au moment où Macron, soutien fidèle de l’Etat espagnol, mobilise, après avoir militarisé sa police, l’armée elle-même contre le peuple en gilets jaunes ? Et cela alors que le Podemos à la française, insoumis, sans être aussi profondément déstabilisé que le parti frère espagnol mais restant tout aussi structurellement institutionnaliste, a perdu beaucoup de sa superbe... 

(1) La phrase célèbre figurant dans une gravure de Goya se traduit ainsi : "le sommeil de la raison produit des monstres".

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Note : un grand merci à mon compère valencien Miguel S pour m’avoir fait parvenir le lien vers l’article de El Jueves

https://blogs.mediapart.fr/antoine-...



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