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LUNDI MATIN PAPIER #4 - Gilets jaunes : un assaut contre la société
de : Ernest London
samedi 18 mai 2019 - 14h04 - Signaler aux modérateurs
Quelques minutes avant l’annonce officielle de l’élection d’Emmanuel Macron, le site d’informations Lundi Matin diffusait dans une vidéo une mise en garde à son encontre, lui prédisait qu’il serait empêché de gouverner. Nous y sommes : depuis novembre, les gilets jaunes refusent de continuer « à jouer le jeu ». Est réunie ici une sélection d’articles sociologiques voire de philosophie politique, et d’analyses sagaces, parus depuis.


Dès le 19 novembre, la prédominance du blocage est soulignée, étudiée dans une perspective historique, confirmée par une « lettre jaune », témoignage qui met les points sur les i : « Non nous ne réclamons pas le droit à polluer chaque jour un peu plus une planète déjà mal en point. Ce que nous refusons c’est ce chantage dégueulasse qui consiste à faire peser sur nos épaules la responsabilité du carnage écologique et son coût. » Puis, le samedi suivant, journée d’ « ingouvernabilité au sens propre », fournit des images qui provoquèrent la confusion de la classe politique et des médias.

Des « agents destitués du Parti Imaginaire » soulignent que « l’un des principaux mérites de la mobilisation actuelle demeure pour l’heure d’avoir renvoyé au musée Grévin la rhétorique et le répertoire pratique des mouvements de gauche du siècle passé » et que le mouvement des gilets jaunes n’adresse « aux professionnels de l’ordre gauchiste et du désordre insurrectionnaliste » qu’une « participation enfin libre en qualité d’êtres quelconques dépris des collectifs institués comme autant de pesanteurs matérielles et idéologiques du passé ». Défiant les partis, s’exprimant hors des syndicats, il s’attaque « à l’ensemble du système de représentation des intérêts issu de la Seconde Guerre mondiale puis de la Ve République » et propose « la première politisation de masse de la question écologique dans ce pays ». Trois tendances pratiques et tactiques semblent le diviser actuellement :

  • le courant « électoraliste » et dans ses marges « citoyenniste », qui appelle à la constitution de listes aux prochaines élections européennes,
  • le courant « négociateur »,
  • le noyau « dégagiste » et dans ses marges « insurrectionnaliste » voire « révolutionnaire », dont les perspectives ne sont pas sans rappeler les révoltes des printemps arabes en 2011 avec une mobilisation politiquement très hétérogène, venue des réseaux sociaux.
Une possibilité « néo-fasciste » traverse ces trois camps. « L’éventualité néo-fasciste est en réalité inscrite en France depuis l’élection de Macron : elle en est le double nécessaire et la conséquence la plus probable. » Ils notent aussi qu’ « aucun soulèvement ne s’est fait sans un retournement au moins partiel des appareils répressifs » et que le dispositif policier est usé, surexploité. Si « la prise des palais de la République » ne peut avoir lieu, le combat ne pourra exister qu’en durant. Mais le temps est également « l’atout principal de ce gouvernement qui espère noyer la fronde dans les fêtes de fin d’année et faire durer la discussion pendant plusieurs mois ». Ils mettent en garde contre Paris, « leurre » et « vitrine spectaculaire » alors que l’échelle du mouvement est locale, et espère « la généralisation de la perspectives d’assemblées « populaires » locales, comme à Saint-Nazaire ou à Commercy ». (6 décembre 2018)

Une première analyse plus ou moins sociologique voit la classe moyenne au coeur du mouvement. Celui-ci affirme « sa détermination, son caractère irrécupérable, voire totalement incontrôlable ». « Tactiquement, il opte pour l’irruption, il refuse les lieux qu’on lui impose et adopte des geste émeutiers. » « Quand on est de la classe moyenne, on n’est pas du côté de la légèreté d’avoir dépassé la pauvreté : on est littéralement coincé, coincé entre l’objectif inatteignable de devenir trop riche pour ne plus avoir le souci de l’argent et la réalité permanente du risque de dégradation sociale. » Les contraintes économiques sont à l’origine du mouvement des gilets jaunes, éprouvées comme des contraintes politiques, avec une décision gouvernementale vécue comme une goutte d’eau qui fait déborder le vase. Et comme tout est devenu économique, l’économie est bien « un régime totalitaire ». Le travail, « contrainte des contraintes », n’est pas une manière de vivre, ni de survivre, mais une collaboration à la machine économique, la machine qui détruit tout, qui menace l’humain et le vivant. « Travailler, c’est toujours travailler à la fin du monde. » « Le mouvement des gilets jaunes, s’il veut renverser le gouvernement en ayant une perspective derrière, doit s’affirmer comme mouvement de destruction de la dépendance économique. » « Le pouvoir a désormais le réel contre lui. » « Concrètement, la révolution n’a qu’un seul but : sortir des structures existantes pour construire autre chose. » « Le modèle érigé pendant des décennies comme la norme du bonheur, celui qui a légitimé le fait, répété des millions de fois, de bosser comme un connard pendant toute sa vie pour avoir une maison en banlieue et les bagnoles qui vont avec, ce modèle est maintenant non seulement dépassé, mais condamné. » « Toutes les conditions sont réunies pour un pétage de plombs en règle. Et la meilleure manière de péter les plombs, c’est de le faire ensemble, c’est de renverser ce sentiment de malaise, cette impression de monde à l’envers, dans une énergie collective de débordement systématique de ce qui existe. Aux dernière nouvelles, le mouvement est en cours. » (3 décembre 2018)

« Contrairement à tout ce que l’on peut entendre, le mystère, ce n’est pas que nous nous révoltions, mais que nous ne l’ayons pas fait avant. » « Quant à Macron, qu’il arrête de se plaindre, c’est lui-même qui nous a appelés à venir le chercher. » « La situation est simple : le peuple veut la chute du système. Or le système entend se maintenir. Cela définit la situation comme insurrectionnelle, ainsi que l’admet désormais la police elle-même. Le peuple a pour lui le nombre, le courage, la joie, l’intelligence et la naïveté. Le système a pour lui l’armée, la police, les médias, la ruse et la peur du bourgeois. » « L’ « ultra-gauche » est profondément gênée par l’impureté des gilets jaunes. » « Quant à l’ « ultra-droite », elle est prise en sandwich entre ses moyens et ses fins supposées : elle fait le désordre en prétextant l’attachement à l’ordre. » « Ce ne sont pas les radicaux qui font le mouvement, c’est le mouvement qui radicalise les gens. » « Ceux qui font les insurrections à moitié ne font que creuser leur propre tombeau. Au point où nous en sommes, avec les moyens de répression contemporains, soit nous renversons le système, soit il nous écrase. » « Soit nous parvenons dans les mois qui viennent à opérer la bifurcation nécessaire, soit l’apocalypse annoncée se doublera d’une mise au pas sécuritaire. » « Destituer le système, c’est reprendre en main localement, canton par canton, toute l’organisation matérielle et symbolique de la vie, car c’est précisément l’organisation présente de la vie qui est en cause, c’est elle qui est la catastrophe. » « De même que nous sommes tout à fait capables de nous organiser horizontalement pour faire des blocages, nous sommes capables de nous organiser pour remettre en marche une organisation plus sensée de l’existence. » (3 décembre 2018)


 

Quatrième de couverture.


« À trop avoir tenté, ou voulu tenter, de subsumer les mécanismes de l’économie sous la triade catégorielle des sociétés de contrôle, du Spectacle et de consommation, on a fini par oublier ce sur quoi se fondait l’agencement qui fournit à celles-ci leurs conditions de possibilité. Maintenant que menacent de s’effondrer sous le poids de l’appauvrissant appareillement qu’ils ont savamment orchestré, force est de constater que la police, lorsqu’elle est expulsée des corps, au moins momentanément et sans doute partiellement, recouvre sa forme la moins polie, c’est-à-dire la plus crasse : son uni-forme. » La scène des cent cinquante-et-un lycéens de Mantes-la-Jolie, agenouillés dans la boue pendant quatre heures, est « le dévoilement d’une dynamique toujours-déjà à l’oeuvre dans la gouvernementalité contemporaine ; elle est l’inscription de la règle dans les corps ». Pourtant, « un Président qui ne peut plus sortir de son palais sans s’exposer à la fureur de ses administrés est un Président d’ores et déjà destitué – un roi nu ». Le mouvement en cours « ne tient son unité que du refus plurivoque dont il part. Refus de l’état de choses existant ; et donc refus de l’économie telle que les contraintes dont elle nous accable supplantent les joies qu’elle nous promet ; refus d’un pouvoir arrogant de s’être trop longtemps cru fondé sur autre chose que lui-même, qui se révèle aujourd’hui dans son exercice le plus arbitraire ; refus, en fait, de toute légitimité, de toute représentation, de tout gouvernement, au moins momentanément. » « Il serait tout de même inconséquent de rester à genoux cependant que le roi est nu. Il va de soi qu’on ne doit pas jalouser son trône pour autant, et simplement en profiter pour faire en sorte que nul ne s’y asseye plus sans crainte d’être souillé. » (10 décembre 2018)

Le sociologue Michalis Lianos livre « une analyse extrêmement fine et complexe du mouvement », à partir de plus de six cents entretiens réalisés aux abords des Champs-Élysées depuis le premier acte. Il définit les gilets jaunes comme « une collectivité qui cherche à se comprendre en tant que le « peuple » », par la transposition de leur diversité en facteur d’union et le refus d’établir un pouvoir central. Leur profil majoritaire est celui de la première couche des « inclus » dont « la compression de leur revenu disponible est pour eux le signe d’une terrible humiliation ». La source profonde de leur indignation est d’ « être mis dans l’obligation de demander quelque chose à d’autres tandis qu’ils ont toujours fait tout leur possible pour s’en sortir sans rien demander à personne ». Il n’y a rien d’apolitique dans leur posture de défiance du système politique partisan car ils ont « une perception systémique et profondément politisée des institutions politiques, notamment en les considérant comme illégitimes non pas sous une perspective fasciste mais sous une perspective de distance d’expérience ». Si, au départ, la plupart ne voulaient pas diriger le pays mais être bien dirigé.e.s en gardant une vie « normale », ils pensent de plus en plus qu’il est impossible de faire comprendre leur situation à ceux qui sont dans une autre situation. « Ce qui se profile donc dans leur discours est de plus en plus la quête d’une démocratie directe sans position préétablies et sans leaders. » Leur idéologie politique est « expérientielle », leurs discours peuplés d’observations sur des situations déplorables. Plutôt que de renverser la société actuelle, ils veulent au contraire « démontrer qu’il est facile de l’orienter vers des solutions justes et raisonnables ». Alors que certains ont dépensé une partie non négligeable de leur revenu mensuel pour venir sur les Champs Élysées, chemin le plus symbolique du pays, ils se sentent trahis en étant traités comme ennemis de la République qui nourrit pourtant leur enthousiasme, leur frustration et leur espoir : « la confiance qu’ils et elles avaient dans leur lien avec la communauté civique nationale est brisée. » Pragmatistes, ils sont obligés de se rendre à l’évidence que leur « pragmatisme n’aboutira à rien s’il est encadré par les questions posées par les pouvoirs en place » aussi leur revendication ne relève plus du raisonnement technique de résolution des problèmes mais du principe politique d’identification des problèmes. « Les gilets jaunes arrivent à être solidaires dans le désaccord. » « Un assèchement du mouvement sera bien sûr interprété par les partis politiques et les médias comme une victoire du gouvernement. Mais il ne sera pas interprété ainsi par les populations sous pression qui voient que la volonté de changement se heurte à un filtrage si puissant qu’il convertit tout le monde à l’absence d’alternative. » Leur refus initial de la violence, face à la répression considérée comme illégitime et perçue comme une provocation de la violence afin de décrédibiliser le mouvement, non pas dans une vision complainte mais sur la base d’observations très précises, s’est transformé en une certaine tolérance de ceux qui étaient violents dans les manifestations, leur permettant d’être entendus. « Leur expérience les conduit vers une conscience profonde, une critique calme et systémique qui renforce leur conviction qu’il n’est pas suffisant de changer les dirigeants, il faut un nouveau rapport du peuple au pouvoir. » « L’enjeu porté par les gilets jaunes avec force est pleinement la réorganisation politique des sociétés postindustrielles. » « L’objectif inavoué de la classe politique établie est naturellement de contenir cette interrogation avant qu’elle ne paraisse légitime auprès de la société élargie. » (19 décembre 2018 et 19 février 2019)

Les agents destitués du Parti imaginaire font un nouveau point suite à l’acte V, constatant que Paris et d’autres villes sont devenues « réellement ingouvernables pendant quelques heures en de nombreux points », que les procès des masses d’interpelés montrent que les « professionnels de la violence » et de la « casse » n’existent pas, qu’il suffit de détruire en partie Paris, Bordeaux, Toulouse pour faire annuler une taxe mineure. (17 décembre 2018)

Difficile de résister à la tentation de citer encore l’ « Hommage à Christophe Dettinger » (7 janvier 2019), ces nombreuses « lettres jaunes » intercalées entre les articles, témoignages, réflexions ou commentaires, envoyés à la rédaction par des lecteurs mobilisés, dans un besoin urgent de s’exprimer, le dialogue avec Éric Vuillard à propos de son roman LA GUERRE DES PAUVRES, une lettre ouverte à Éric Drouet lui demandant de « cesser de médire de l’émeute », seul langage que comprenne le pouvoir actuel, ou encore l’analyse de « la violence médiatique » par Alain Brossat c’est-à-dire, d’une part, « les mots du mépris, de l’arrogance, de l’animosité, de ce qu’il faut bien appeler la haine de classe » des élites « à l’endroit des gens d’en bas devenus rétifs à leurs jugements et à leurs injonctions », d’autre part « l’annulation de toute possibilité d’un contrechamp susceptible de faire pièce à ce qui s’impose comme le dit, le décret des élites et du pouvoir médiatique à propos de l’événement ». « Le problème, c’est donc beaucoup moins le mensonge sur les faits que l’organisation, l’agencement des récits de l’événement, » « des récits non seulement partiaux, mais biaisés, distordus, pervers des événements ». (21 janvier 2019)

Un autre texte vient préciser cette « guerre psychologique et médiatique » « qui tente un retournement des faits et de l’opinion publique, qui tente d’introduire la confusion dans les esprits et d’instiller une uniformisation de la pensée ». Il s’agit pour le pouvoir de simplifier le réel afin de le rendre binaire et de contraindre chacun à choisir son camp : « ces brutes de gilets jaunes contre ces pauvres victimes de policiers ! » « Pourtant la population continue à soutenir la violence des gilets jaunes. » En vérité, il ne s’agit pas de choisir entre violence et non-violence, « cette opposition est inutile, erronée, contre-productive », mais entre violence et brutalité. Et de citer la préface de Jean Genet aux « Textes des prisonniers de la « fraction armée rouge » » (1977) dans laquelle il définit la violence comme un « phénomène vital », d’essence biologique. « Violence et vie sont à peu près synonymes » : le bec d’un poussin qui casse sa coquille, la naissance d’un enfant relèvent de la violence, d’une violence créatrice. Au contraire, la brutalité est répressive, elle contrarie l’élan vital, la croissance des choses. « Le brutal s’oppose au vital. Il ne s’agit donc plus aujourd’hui de nier les violences mais plutôt de leur opposer la brutalité mortifère, cette « gesticulation théâtrale » qui vient étouffer la violence émancipatrice. Si la violence est spontanée, libératrice, la brutalité est organisée, disciplinaire. Elle est l’organisation même de l’État. » La violence s’applique aux objets, au mobilier urbain, aux vitrines, la brutalité blesse, tue, matraque, mutile. (4 février 2019) 

Vous l’aurez compris, la pertinence de beaucoup de ces réflexions, écrites à chaud, mérite souvent qu’on y retourne aujourd’hui. Nombre de ces analyses pourront contribuer à comprendre un mouvement qui subit une immense campagne de discrédit et de calomnie (à la hauteur de la menace qu’il constitue pour le pouvoir ? ), et à dissiper la confusion.

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LUNDI MATIN PAPIER #4 - Gilets jaunes : un assaut contre la société Novembre 2018 – mars 2019 226 pages – 16 euros Éditions Lundimatin – Rouen – Avril 2019

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