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Quand Guantanamo arrache son bâillon et celui de la presse
de : Maxime Vivas
jeudi 22 septembre 2005 - 11h40 - Signaler aux modérateurs
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de Maxime Vivas, écrivain

D’après l’agence Reuters, un quart des détenus de la base militaire américaine de Guantanamo, à Cuba, ont entamé une grève de la faim pour protester contre le caractère illimité de leur détention. Dix-huit ont dû être hospitalisés dans la prison du Camp Delta. Treize sont alimentés par voie nasale et cinq le sont par intraveineuse.

Selon le Centre pour les droits constitutionnels (CCR) dont les avocats représentent des dizaines de détenus, ce sont 210 prisonniers qui observent la grève de la faim.

Certains ont arrêté de s’alimenter depuis le 8 août et neuf d’entre eux ont été hospitalisés mais sont dans un état stable, a déclaré le colonel Brad Blackner à l’Associated Press.

Les autorités militaires de la base américaine parlent de 76 détenus en grève de la faim, tout en assurant qu’ils sont traités « aussi bien que possible » (Hum !). Dans un communiqué, le CCR dénonce la réticence du Pentagone à autoriser les avocats à rencontrer ces détenus et le silence obstiné du ministère américain de la Défense sur la grève de la faim

Les prisonniers ont pris cette décision parce que ce ministère est revenu sur ses promesses de mettre le camp de détention en conformité avec les normes de la Convention de Genève. Les grévistes de la faim, dont certains sont détenus depuis plus de trois ans et demi, réclament aussi d’être jugés ou libérés. En effet, « Depuis janvier 2002 [date de l’ouverture du centre de détention], le Pentagone a refusé aux prisonniers l’accès aux tribunaux ou aux avocats pour éviter d’avoir à justifier les fondements de leur incarcération », dénonce l’avocat Gitanjali Gutierrez.

Le camp de Guantanamo compte près de 600 détenus de 43 nationalités, capturés pour la plupart lors de la guerre en Afghanistan (quelques-uns étaient alors mineurs). Certains sont détenus depuis l’ouverture de la prison, en janvier 2002. Seuls quatre ont été inculpés. Aucun n’a été jugé.

Des avocats de détenus ont soutenu la semaine dernière devant une cour d’appel qu’ils devraient avoir le droit de prouver qu’ils ont injustement été qualifiés de « combattants ennemis » et que leur détention est illégale. La cour d’appel rendra son jugement l’année prochaine, et celui-ci sera ensuite porté devant la Cour suprême.

Le Pentagone affirme que 246 détenus de Guantanamo ont été renvoyés chez eux depuis l’ouverture de cette prison.

Dans une note datée de 1er août 2005 Amnesty International rendait compte ainsi d’une première grève de la faim : « Le mouvement, qui a débuté aux alentours du 7 juillet et concerne un nombre inconnu de détenus, vise à protester contre les conditions de détention : au secret, sans aide médicale convenable, et avec diverses atteintes à la religion, telles que annonces au haut-parleur pendant l’appel à la prière, sans parler de la profanation présumée du Coran. L’un des détenus aurait expliqué son attitude par ces mots, à l’attention des autorités américaines : « Que l’on nous traite comme des êtres humains, ou que l’on nous laisse mourir en paix ».

La grève de la faim paraît avoir débuté à Camp V où les conditions de détention s’apparentent à celles des prisons américaines de haute sécurité, en cellule individuelle, éclairées en permanence, et ventilées par de grands ventilateurs dont le bruit empêche les détenus de communiquer entre eux. »

Grâce au côté spectaculaire et médiatique de la grève de la faim (surtout aussi massive), tous les organes de presse nous parlent enfin aujourd’hui en première page de l’enfer de cette prison militaire. Le grand public découvre ainsi que des malheureux sont encagés sans procès. Pourtant, dès janvier 2004, un article paru dans Le Monde Diplomatique (« Les droits humains bafoués, Dans le trou noir de Guantanamo ») sous la plume d’Augusta Conchiglia décrivait avec beaucoup de précision les conditions de détention, rapportait des cas de suicide et de grève de la faim. Mais à l’époque, le reste de la « grande » (hum !) presse n’avait pas repris les informations. Elle le fait plus de vingt mois après les révélations d’Augusta Conchiglia et presque quatre ans après l’ouverture du camp. Entre temps, des innocents libérés ont raconté leur calvaire (1).

Ici, nous venons d’exposer les faits que chacun tient désormais pour vrais.

Reste donc à poser les questions qui en découlent et dont on s’étonne qu’aucune ne soit venue à nos éditorialistes en vue, parangons de vertus démocratiques et détenteurs du « monopole du cœur » :

1- Si un pays emprisonne sans jugement, soumet à des mauvais traitements hors de toute législation, peut-on le qualifier de « plus grande démocratie du monde » ? Peut-on s’exclamer : « Nous sommes tous Américains ! » comme le fit le Monde au lendemain du 11 septembre 2001 ? Et si non, depuis quand refusons-nous cette naturalisation et pourquoi ?

2- Si, au fil des ans, des détenus (brisés) sont libérés (246, selon le Pentagone) car déclarés innocents, pour quelle raison aucune instance internationale (aucune) ne porte plainte contre leurs ravisseurs et bourreaux ? Qui indemnisera les victimes et selon quels barèmes ?

3- Un pays qui enlève des innocents par centaines, à des milliers de kilomètres de chez lui, qui les maltraite dans une base militaire occupée par la force dans un pays tiers et qui se soustrait ainsi aux Conventions de Genève et à toute espèce de législation, nationale ou internationale est-il un pays terroriste ?

4- Quel organisme serait à même de mener une enquête indépendante sur ce qui se passe à Guantanamo et dans d’autres prisons de l’US Army ? Aucun ? Ne serait-il pas temps alors de constater que l’empire applique impunément la loi du plus fort au mépris de toute morale et que, par conséquent, il importe de passer de l’allégeance frileuse à la résistance ?

5- Parmi les détenus, l’un d’eux au moins aurait dû connaître une grande médiatisation : il est journaliste. Or, on sait que la profession se mobilise avec panache à la moindre prise d’otage. Pourquoi le sort de Sami Al Haj, arrêté et enlevé le 15 décembre 2001 alors qu’il était en reportage en Afghanistan, est-il ignoré du grand public ? Parce qu’il est Soudanais ? Parce qu’il travaillait pour une télévision arabe (Al Jazeera) ? Parce qu’il est l’otage, non pas des arabes mais des Américains ?

Pourquoi, Reporters Sans Frontières qui s’est « indignée » de son arrestation il y a quatre ans a-t-elle fini par l’oublier (il ne figure pas dans son rapport annuel 2005).(2) Pourquoi cette organisation qui dispose d’un budget considérable, de correspondants aux USA, qui s’est dotée d’un service chargé de poursuivre les tortionnaires des journalistes, ne lance-t-elle pas une grande campagne de presse pour la libération de Sami Al Haj avec un dépôt de plainte à la clé ? Pourquoi RSF qui, contrairement aux autres ONG (et en particulier Amnesty International) bénéficie d’un côte d’amour maximale (et peu discrète) aux States n’envoie-t-elle pas son Secrétaire général Robert Ménard à Guantanamo. Il connaît Cuba pour s’y être déjà rendu afin de recruter avec des ruses d’un James Bond un « journaliste indépendant » qui s’avéra être un agent de la sécurité cubaine (Ménard, apprenant bien plus tard la supercherie, comprit alors pourquoi, le bougre, malgré l’octroi de deux fois la paie d’un ministre cubain, refusait obstinément de traiter Fidel Castro d’assassin dans ses articles bidouillés).

Donc, l’idée serait la suivante : Ménard arrive devant Guantanamo, s’enchaîne aux grilles comme il le fit naguère à celles de l’ambassade de Cuba à Paris, dénonce, devant les journalistes accourus du monde entier « le goulag tropical yankee, zone de non droit et de torture » et il refuse de repartir sans Sami Al Haj. Les militaires US ne peuvent pas lui tirer dessus (pas sur lui, voyons, pas sur lui !) et Bush est obligé de promettre l’examen du cas Al Haj. Dès lors, Ménard déclare qu’il est « fou de joie » et il repart en faisant une escale à La Havane pour recruter, la nuit, dans un square, un « journaliste indépendant » qui, moyennant 100 dollars par mois, un ordinateur portable et un passe pour l’accès permanent à la Mission (équivalent d’une Ambassade) des USA accepte de soumettre au Chargé de Mission US (ambassadeur) ses articles, lesquels sont des pamphlets terribles contre Cuba, sa « dictature » et la terreur ambiante. Mais cette action étant secrète, le monde entier retiendra du voyage de Ménard que RSF confesse une évidence : le terrible camp de concentration des Caraïbes, lieu de souffrances sans nom, n’est pas l’île castriste, mais la portion de son territoire qui lui a été volé (on vit mieux et plus longtemps tout autour).

L’avantage de ce scénario grandguignolesque est que Robert Ménard ferait la démonstration tant attendue qu’il n’hésite pas à se dresser contre le pays qui a tué le plus de journalistes ces dernières années, il prouverait son indépendance et, s’il perdait alors pour 2006 les subventions de l’Oncle Sam, il peut espérer que l’Union Européenne qui lui a coupé les crédits en 2005 reconsidèrera sa position.

Ainsi ravalé de la façade, RSF pourrait recommencer à taper de plus belle sur la presse pauvre des pays pauvres à l’exclusion de tout autre, avec une prédilection pour ceux dont Bush veut la peau et avec la complicité active de la presse riche des pays riches(3).

Ce noble dessein obligerait momentanément RSF à renoncer à prioriser Cuba dans ses campagnes idéologiques, le temps de faire oublier son lourdingue acharnement passé. Mais il ne s’agirait là que d’un entracte, pause par laquelle les pitres reconstituent leurs forces au Grand Théâtre des Médias.

Maxime Vivas, écrivain.


(1) Sur les enlèvements de suspects dans les pays envahis et dans d’autres (y compris en Europe), sur les conditions de détention à Guantanamo, à Abou Grhraib et dans d’autres prisons « externalisées », sur le sort des prisonniers français et l’inertie de notre classe politique, sur la sous-traitance de la torture dans des zones de non-droit, voir « Les Etats-Unis De mal empire » de Danielle Bleitrach, Viktor Dedaj, Maxime Vivas, aux éditions ADEN, septembre 2005.

(2) Pour la journaliste US Diana Barahona qui a révélé, preuves à l’appui, que RSF est financé par des organisations états-uniennes liées à la CIA « non seulement Al-Haj a physiquement disparu, mais a aussi disparu toute référence à lui sur le site internet de RSF, où il n’est mentionné qu’une seule fois depuis un communiqué sur Al-jazeera du 27 janvier. Par contraste, RSF lance régulièrement de grandes campagnes pour les journalistes européens enlevés par la résistance Irakienne. »

(3) « On trouvait des journalistes pour moins cher qu’une bonne call-girl, pour deux cents dollars par mois. » Un agent de la CIA, sur le recours aux journalistes pour propager des articles de la CIA. Katherine The Great, de Deborah Davis, Sheridan Square Press, 1991.

Cité dans “Les Etats-Unis De mal empire”ouvrage où est également analysée la complicité de notre presse avec les exactions des USA.



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