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Scoop Bellaciao : scandale, un rapport de Santé Publique France de mai 2019 réclamait 1 milliard de masques !
jeudi 26 mars
de Roberto Ferrario
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La date est importante (mai 2019), le gouvernement de Macron ne peut donc pas continuer à dire que les responsables sont les anciens gouvernements... Deuxièmement, c’est cette phrase dans le rapport qui est très importante et qui détermine le milliard de masque demandé : "En cas de pandémie, le besoin en masques est d’une boîte de 50 masques par foyer, à raison de 20 millions de boîtes en cas d’atteinte de 30% de la population..." Il est extrêmement "bizarre" (...)
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A propos de la Colombie


de : Noam Chomsky
mercredi 8 mars 2006 - 11h25 - Signaler aux modérateurs
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Introduction à l’ouvrage de Doug Stokes “America’s Other War : Terrorizing Colombia” éditeur Zed, décembre 2004

de Noam Chomsky traduction Numancia Martínez Poggi

Cependant que j’écris je viens juste de recevoir la dernière des nouvelles régulières provenant de l’organisation de défense des droits humains Justicia y Paz de Bogotá, dirigée par un prêtre courageux, le père Javier Giraldo, un des leaders en Colombie dans la défense des droits humains, exposé à de grands risques personnels. Cette dernière nouvelle fait état de l’assassinat d’une militante afro-colombienne de défense des droits humains, Yolanda Cerón Delgado, alors qu’elle quittait les locaux de la pastorale sociale à proximité du commissariat de police.

Justicia y Paz rapporte qu’il s’agit d’une opération paramilitaire typique, en collaboration avec les forces officielles de l’armée et de la police. Hélas, l’événement n’est pas extraordinaire.

Quelques semaines auparavant un fait insolite s’était produit : une surprenante reconnaissance de responsabilité. Le parquet avait rendu compte du fait que l’armée mentait lorsqu’elle affirmait que trois syndicalistes assassinés étaient des rebelles marxistes tués dans un échange de tirs. Ils avaient en fait été assassinés par l’armée. Rendant compte de la reconnaissance de l’armée, le New York Times observe que « la Colombie est de loin le pays le plus dangereux pour les syndicalistes, avec 94 tués l’an passé [en 2003] et 47 tués entre janvier et le 25 août cette année [2004] », la plupart assassinés « par les dirigeants des paramilitaires d’extrême droite liés à des unités militaires hors de contrôle [to rogue army units] ». Le terme « rogue » est une interprétation et non une description.

Le chiffre total de syndicalistes assassinés dans le monde en 2003 était de 123, dont les trois quarts en Colombie. Ces proportions sont stables depuis quelques temps. La Colombie n’a pas seulement été le lieu le plus dangereux du monde pour les dirigeants ouvriers, autant que les statistiques soient disponibles, mais elle est plus dangereuse que l’ensemble du reste du monde. Pour prendre un autre exemple, le Jour des Droits Humains, le 10 décembre 2002, la Confédération Internationale des Syndicats Libres a publié son rapport annuel concernant les droits syndicaux. Ce rapport signalait que jusqu’à ce jour plus de 150 syndicalistes avaient été tués durant l’année en Colombie. Le chiffre final pour l’année 2002 rapporté par l’Organisation Internationale du Travail dans son rapport annuel de 2003 était de 184 syndicalistes assassinés en Colombie, 85% du total mondial de 2002. Les chiffres de ces dernières années sont du même ordre de grandeur.

Ces assassinats sont tout d’abord attribués aux paramilitaires ou aux forces de sécurité, une distinction qui ne fait pas tellement de différence. Leur connexion est tellement forte que Human Rights Watch (HRW) parle des paramilitaires comme de la « Sixième Division » de l’armée colombienne. Comme HRW, Amnesty International, et d’autres organisations de défense des droits humains l’ont documenté, les assassinats politiques en Colombie -dont les assassinats de syndicalistes ne sont qu’une petite partie- jouissent d’une impunité presque totale. Ces organisations demandent la fin de l’impunité et la fin de l’aide militaire états-unienne tant que ces atrocités se poursuivent sans discrétion. L’aide militaire continue d’être envoyée en abondance, sous des prétextes plutôt embarrassants.

Il reste à voir si la reconnaissance de la responsabilité de l’armée dans les assassinats commis, en septembre 2004, mène à des actions judiciaires concrètes. Si on se fie au passé, il ne se produira rien au-delà des plus bas niveaux, bien que les preuves des responsabilités militaires et civiles à un niveau supérieur soient assez consistantes. Il y a eu en certaines occasions des investigations sérieuses lorsque de gros massacres avaient été commis. Le plus significatif c’est le massacre de Trujillo de 1990, quand plus de 60 personnes avaient été tuées lors d’une opération de l’armée particulièrement brutale ; leurs corps avaient été découpés avec des tronçonneuses. A l’initiative de Justicia y Paz, le gouvernement Samper avait accepté que soit organisé une commission d’investigation indépendante, incluant des membres du gouvernement, laquelle avait ensuite publié un rapport détaillé, identifiant les militaires alors en poste, le major Alirio Urueña Jarañillo. Dix ans plus tard, le père Giraldo rapportait que rien n’avait été fait : « Pas un seul des coupables n’a été sanctionné », dit-il, « alors que d’autres victimes ont été identifiées durant les années postérieures ». L’aide militaire états-unienne n’a pas seulement continué de parvenir à l’armée colombienne, mais elle a été augmentée.

A l’époque du massacre de Trujillo la Colombie avait les pires chiffres du continent en matière de droits humains - non pas parce que les atrocités en Colombie avaient augmenté de façon notable, mais parce que les atrocités avaient baissé au Salvador et dans d’autres Etats clients des Etats-Unis. La Colombie est devenue, de loin, la plus grande bénéficiaire de l’aide militaire états-unienne à l’échelle mondiale (hors Israël et l’Egypte, toujours une catégorie à part), remplaçant la Turquie - non pas parce que les atrocités en Colombie avaient augmenté mais parce que les atrocités en Turquie avaient baissé. Pendant les années 1990, la Turquie a mené sa brutale guerre contre-insurrectionnelle contre sa propre population kurde, faisant des dizaines de milliers de morts et probablement des millions de personnes déplacées de leurs villages, beaucoup survivant dans des habitats précaires dans de misérables bidonvilles à Istanbul, dans des abris de fortune dans la capitale semi-officielle du pays kurde Diyarbakir, ou n’importe où où ils pouvaient trouver un abri. Ces atrocités étaient accompagnées par des tortures, par la destruction de la terre et de la forêt, et par tous les crimes les plus barbares imaginables. Les armes sont arrivées des Etats-Unis de plus en plus nombreuses, représentant environ 80% de l’armement turc. Rien que pour l’année 1997 Clinton a envoyé plus d’armes à la Turquie que pendant l’ensemble de la période de la Guerre froide avant le lancement de la campagne contre-insurrectionnelle. En 1999 la campagne était considérée comme « un succès » et la Colombie a pris la première place. Elle a ensuite gardé sa première place comme « plus grande catastrophe humanitaire de l’hémisphère occidental, et de loin », comme l’a confirmé le sous-secrétaire des Nations Unies pour les questions humanitaires Jan Egeland lors d’une conférence de presse en mai 2004 à New York.

Il n’y a rien de particulièrement nouveau en ce qui concerne le rapport entre l’aide états-unienne et les atroces violations des droits humains. C’est même au contraire une corrélation plutôt habituelle. L’universitaire états-unien spécialiste de la question des droits humains en Amérique latine, Lars Schoultz, avait montré dans une étude de 1981 que l’aide états-unienne « avait tendance à aller de façon disproportionnée vers les gouvernements latino-américains qui torturent leurs citoyens, ... vers les violateurs des droits humains sur le continent ». Cela inclut l’aide militaire, cela n’a rien à voir avec les besoins éventuels, et cela existe pendant le gouvernement Carter. Dans une autre étude universitaire, la latino-américaniste Martha Huggins a observé que les chiffres provenant de l’Amérique latine suggèrent que « plus l’aide provenant des Etats-Unis est importante, plus les institutions policières et les gouvernements deviennent brutaux et anti-démocratiques ». L’économiste Edward Herman repère la même corrélation entre l’aide militaire états-unienne et le terrorisme d’Etat partout dans le monde, mais il offre une étude supplémentaire qui donne une explication plausible. L’aide des Etats-Unis, dit-il, accompagnait de près une amélioration dans le climat des affaires, comme on pourrait s’y attendre. Dans les dépendances des Etats-Unis il s’avère que, de façon tout à fait routinière, et de façon tout à fait compréhensible, le climat pour les affaires et pour les investissements avantageux est amélioré par les assassinats de syndicalistes, par la torture et par les assassinats de paysans, par les assassinats de prêtres et de militants de défense des droits humains, etc. Il y a donc une deuxième corrélation entre l’aide des Etats-Unis et les violations des droits humains.

Il n’y a pas eu d’autre étude comparable depuis, à ma connaissance, probablement parce que les conclusions sont trop évidentes pour mériter une recherche détaillée.

L’Eglise catholique latino-américaine était devenue une cible particulièrement visée lorsque les évêques avaient adopté « l’Option préférentielle pour les pauvres » durant les années 1960 et 1970, lorsque les prêtres, les sœurs, et les travailleurs laïcs avaient commencé à organiser des communautés de base où les paysans lisaient les Evangiles et tiraient de cette lecture des leçons élémentaires sur les droits humains ; et pire encore, ils commençaient à s’organiser pour défendre leurs droits. L’horrible décennie Reagan a été commémorée avec une admiration révérencieuse aux Etats-Unis. On se souvient de cette décennie d’une façon un peu différente dans les régions où son gouvernement avait lancé sa « guerre contre la terreur », déclarée lors de son entrée en fonction en 1981 : El Salvador par exemple, où la décennie commence par l’assassinat d’un archevêque qui était devenu « la voix des sans voix » et se conclut en novembre 1989 par l’assassinat de six intellectuels latino-américains, des prêtres jésuites. Ils ont été assassinés par une force d’élite, armée et entraînée par les Etats-Unis, qui avait laissé une consternante trace de sang et de torture les années précédentes. L’Ecole des Amériques (qui a maintenant changé de nom) qui avait entraîné les officiers latino-américains, y compris les plus terribles tortionnaires et les plus fameux tueurs de masse du continent, s’enorgueillit d’avoir participé à « la défaite de la théologie de la libération », l’un des points importants dans l’activité de promotion qui vante les mérites de l’institution. De telles questions n’intéressent pas tellement en Occident, et elles sont à peine connues en dehors des spécialistes et des mouvements de solidarité. La réaction serait assez différente si quelque chose d’un tout petit peu comparable avait eu lieu pendant ces années-là dans les domaines de l’ennemi officiel.

Les principes de base du terrorisme d’Etat sont expliqués par Schoultz dans un travail universitaire concernant la politique étrangère des Etats-Unis et les droits humains en Amérique latine. Se référant aux « Etats de la Sécurité nationale » néo-nazis, imposés ou soutenus par les Etats-Unis à partir des années 1960, Schoultz souligne que l’objectif du terrorisme d’Etat était « de détruire définitivement ce qui était perçu comme une menace à la structure existante des privilèges socio-économiques, en éliminant la participation politique de la majorité numérique..., [les] classes populaires ». Tout cela est parfaitement en accord avec les principes de base des doctrines contre-insurrectionnelles (CI), doctrines qui étaient le pilier de la politique étrangère des Etats-Unis depuis la fin de la Deuxième guerre mondiale, comme le montre Doug Stokes, des doctrines qui restent inchangées tandis que les prétextes changent, comme changent leurs modalités, conformément aux détails éclairants rapportés par Stokes.

L’arrivée de la Colombie à la première place des bénéficiaires de l’aide militaire états-unienne en 1999, remplaçant la Turquie, était particulièrement remarquable à ce moment précis. Le transfert, sans se faire remarquer des medias dominants, s’était produit juste quand les élites occidentales entonnaient un chœur d’auto-admiration et de louanges, probablement sans précédent, adressées à leurs dirigeants. Des commentateurs respectés glosaient fascinés sur « le Nouveau Monde idéal s’affairant à en finir avec l’inhumanité », nouveau monde qui entrait dans une « phase noble » de sa politique étrangère éclairé par une « sainte lueur », agissant par pur « altruisme » et sur la base de « principes et de valeurs » rompant nettement avec l’histoire du monde, et ouvrant la voie à l’établissement d’« une nouvelle norme d’intervention humanitaire ». Le joyau dans le diadème ouvrant une nouvelle ère dans l’histoire de l’humanité, c’était le bombardement de la Serbie en 1999. Quoi que l’on pense des crimes attribués à la Serbie, commis au Kosovo avant le bombardement (lequel, comme prévu, a provoqué une terrible escalade dans les crimes), ils ne sont en rien comparables aux actes des clients de l’Occident, qui n’ont pas été transformés en nouvelles. Non seulement les principaux bénéficiaires de l’aide militaire états-unienne, mais également d’autres : le Timor Oriental pour prendre un exemple assez édifiant, justement pendant la même période, où l’aide des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne se poursuivait tandis les atrocités augmentaient, une fois de plus, bien au-dessus de tout ce qu les sources officielles occidentales ont pu dire alors à propos du Kosovo.

Comme c’est bien connu, la « guerre à la drogue » est la toute dernière justification pour soutenir les forces de sécurité colombiennes et (indirectement) leurs associés paramilitaires. Avec la même justification, les forces entraînées par les Etats-Unis, ainsi que les mercenaires appartenant à des entreprises états-uniennes qui emploient des anciens officiers de l’armée, pratiquent des « fumigations », c’est-à-dire des opérations de guerre chimique pour détruire les semences et les réserves, ce qui provoque l’abandon par les paysans de leurs terres dévastées. Cependant le prix de la drogue au détail aux Etats-Unis ne monte pas, ce qui veut dire que l’impact sur la production est faible, et la population carcérale aux Etats-Unis atteint des records jamais vus dans le monde, bien au-delà des autres sociétés industrielles, dans une bonne mesure comme conséquence de la « guerre à la drogue ». On sait depuis longtemps que la façon la plus efficace de régler le problème de la drogue -qui se trouve aux Etats-Unis et non en Colombie- c’est l’information et les traitements médicaux ; la façon la moins efficace c’est des opérations hors de contrôle, comme la guerre chimique pour détruire les produits de la terre ou d’autres opérations de type contre-insurrectionnelles (CI). Les budgets sont orientés vers les politiques les moins efficaces, et ces choix sont maintenus malgré l’échec dans les objectifs proclamés.

Les faits, difficiles à ignorer, font surgir quelques questions évidentes. L’une des autorités du monde universitaire à propos de la Colombie, Charles Bergquist, remarque qu’« on pourrait objecter que la politique anti-drogue des Etats-Unis contribue de fait au contrôle d’une sous-classe, ethniquement différente, à l’intérieur et sert à l’extérieur les intérêts des Etats-Unis en matière économique et en matière de sécurité ». Bien des criminologues et bien des analystes des affaires internationales regarderaient probablement cela comme une sous-estimation considérable. Les croyances officielles deviennent encore plus difficiles à soutenir lorsque nous regardons la corrélation entre le recours à la violence et à la subversion de la part des Etats-Unis et l’accroissement de la production de drogue depuis la Deuxième guerre mondiale, tout cela étant documenté avec luxe de détails par Alfred McCoy, par Peter Dale Scott, et par d’autres, et se reproduisant aujourd’hui encore en Afghanistan. Comme le signale Scott, analysant différents cas de subversions et d’interventions militaires états-uniennes, dans chacun de ces cas « il y une augmentation brutale du narcotrafic international et un accroissement de la consommation de la drogue aux Etats-Unis ». Dans le même temps, les vies des paysans colombiens, des Indiens, et des Afro-colombiens sont détruites au nom de l’affirmation solennelle qu’il est impératif d’effectuer ces crimes pour lutter contre la production et la consommation de drogue.

Notons cependant que l’encouragement à la production de drogue peut difficilement être considéré comme une invention des Etats-Unis : l’empire britannique était soutenu par la plus grande entreprise de narcotrafic de l’histoire mondiale, avec des effets abominables en Chine et en Inde, la plus grande partie de cet empire ayant été conquise pour monopoliser la production de l’opium.

Les prétextes officiels doivent faire face à des contre-preuves massives et ils ne sont soutenus par aucune preuve favorable (en dehors des déclarations des dirigeants, parlant invariablement de projets bien-intentionnés, qui sont par conséquent non informatives, quelle qu’en soit la source). Supposons cependant que nous acceptions la doctrine officielle et que nous prenions au sérieux les déclarations selon lesquelles le but des opérations contre-insurrectionnelles (CI) dirigées par les Etats-Unis, y compris la guerre chimique qui ruine la société paysanne, c’est bien d’éradiquer la drogue. Laissons de côté, pour le profit de l’argumentation, le fait que la subversion et l’agression des Etats-Unis continue de provoquer une augmentation de la production et de la consommation de la drogue. Y compris sur ces bases généreuses, les opérations des Etats-Unis en Colombie sont vraiment scandaleuses. Cela semble clair. Pour être encore plus clair, considérons le fait, non contesté, que les morts provoquées par le tabagisme dépassent de loin les morts provoquées par toutes les drogues dures combinées. De plus, les drogues dures sont nocives pour les consommateurs, alors que le tabac est nocif pour les autres - pas autant certes que l’alcool, qui tue beaucoup les autres (les accidents d’automobiles, la violence produite par l’alcool, etc.), mais de façon significative. Le nombre de personnes mortes en situation de « fumeurs passifs » excède probablement celui des morts de toutes les drogues dures réunies ; et les « drogues douces », comme la marijuana, qui sont sévèrement criminalisées alors qu’elles sont sans aucun doute bénignes (comme le café, la viande rouge, etc.), n’ont aucun effet mortel significatif connu. Par ailleurs, alors que les cartels colombiens n’ont pas le droit de placer des panonceaux à Times Square, à New York, de faire de la publicité à la télévision ou d’encourager les enfants, ou d’autres secteurs vulnérables de la population, à consommer de la cocaïne et de l’héroïne, il n’y a guère d’empêchement à la publicité en faveur des produits à bases de tabac beaucoup plus mortels ; et en fait certains pays ont été menacés de sanctions commerciales graves s’ils violaient les principes sacrés du « libre marché » en tentant de réguler de telles pratiques. Une conclusion élémentaire surgit soudain : si les Etats-Unis sont autorisés à mener une guerre chimique visant des paysans pauvres en Colombie, alors la Colombie, et la Chine, et bien d’autres, sont autorisés à mener des opérations de guerre chimique contre les productions de l’agrobusiness en Caroline du nord et dans le Kentucky. Les commentaires devraient être inutiles.

La Colombie a une histoire violente, dans une large mesure enracinée dans le fait que ses grandes richesses naturelles et ses grandes ressources sont monopolisées par quelques secteurs privilégiés, souvent très brutaux, tandis que la majorité de la population vit dans la misère et endure une terrible répression. La tragique histoire de la Colombie avait pris cependant un nouveau tour au début des années 1960 lorsque l’intervention des Etats-Unis était devenue nettement plus importante - non qu’elle ait été faible auparavant, par exemple, lorsque Theodore Roosevelt avait volé une partie de la Colombie pour construire un canal de grande importance stratégique et économique pour les Etats-Unis. En 1962 John F. Kennedy a de fait modifié la mission des militaires latino-américains, laquelle est passée de « la défense hémisphérique », un résidu de la Deuxième guerre mondiale, à la « sécurité interne », un euphémisme pour parler de la guerre contre la population locale.

Les effets s’en sont fait ressentir partout en Amérique latine. Une des conséquences pour la Colombie, comme Stokes le décrit, c’était les recommandations officielles des Etats-Unis de s’appuyer sur la terreur paramilitaire contre « les tenants du communisme ». Les effets en Colombie ont été décrits par le président du Comité Permanent pour les Droits Humains, le diplomate Alfredo Vázquez Carrizosa. Au-delà des crimes qui sont institutionnalisés dans la « structure duale de la minorité prospère et de la majorité appauvrie et exclue, avec de grandes différences en richesses, en revenus, en accès à la participation politique », écrit-il, les initiatives de Kennedy ont mené à une « exacerbation de la violence par des facteurs externes », quand Washington « a fait de grands efforts pour transformer nos armées régulières en brigades contre-insurrectionnelles, acceptant la nouvelle stratégie des escadrons de la mort », choix qui « ont mené à ce qui est connu en Amérique latine comme la Doctrine de Sécurité nationale ». Il ne s’agissait pas de la « défense contre un ennemi externe, mais d’une façon de transformer l’establishment militaire en maître du jeu... [avec] le droit de combattre l’ennemi interne, comme précisé dans la doctrine brésilienne, la doctrine argentine, la doctrine uruguayenne, et la doctrine colombienne : c’est le droit de combattre et d’exterminer les travailleurs sociaux, les syndicalistes, des femmes et des hommes qui ne soutiennent pas l’establishment, et qui sont considérés comme des extrémistes communistes » - terme d’applicabilité très large dans le jargon de la doctrine contre-insurrectionnelle (CI), incluant les militants des droits humains, les prêtres organisant les paysans, les leaders ouvriers, et d’autres cherchant à se pencher sur la question de la « structure duale » par des moyens non violents et démocratiques, bref, la grande masse des victimes de la structure duale, s’ils osent lever la tête.

Cette politique n’était certainement pas nouvelle. L’horrible exemple du Guatemala était bien antérieur. Et cette politique n’était pas limitée à l’Amérique latine. Par bien des points les opérations CI de l’immédiat après-guerre en Grèce (avec quelque 150 000 morts) et en Corée du sud (avec 100 000 morts) avaient inauguré le modèle longtemps avant. En dehors des atrocités commises au Guatemala, le gouvernement Eisenhower avait renversé le régime parlementaire de l’Iran et avait restauré le règne violent du Shah à seule fin d’empêcher l’Iran de prendre le contrôle de ses propres ressources ; et en 1958 il a mené les opérations clandestines les plus extrêmes de l’après-guerre afin d’affaiblir le régime parlementaire de l’Indonésie, lequel devenait dangereusement démocratique, et afin de diviser les îles éloignées, où se trouvaient la plupart des richesses - pour ne mentionner que quelques exemples. Mais un changement qualitatif s’est produit au début des années 1960.

En Amérique latine le gouvernement Kennedy a organisé un coup militaire au Brésil, lequel survient peu après l’assassinat de Kennedy, installant le premier régime de Sécurité nationale, avec des tortures à grande échelle, et détruisant, avec une répression féroce, les organisations populaires et tout vestige de démocratie. Ce coup, bien accueilli à Washington, fut considéré comme une « rébellion démocratique », « une grande victoire pour le monde libre », qui avait empêché une « perte totale des républiques de l’Amérique du sud pour l’Occident » et qui devrait « créer un climat nettement meilleur pour les investissements privés ». La révolution démocratique menée par les généraux néo-nazis était « la victoire la plus décisive de la liberté au milieu du XXème siècle », soutenait l’ambassadeur de Kennedy Lincoln Gordon, « [victoire] représentant un des moments charnières de l’histoire mondiale » de cette époque. Peu après, le problème de l’Indonésie a été réglé lorsque le général Suharto a pris le pouvoir à la faveur d’un coup d’Etat militaire, avec un « effrayant massacre de masse », comme le New York Times décrivait l’événement, « un rayon de lumière en Asie », selon les mots de leur commentateur libéral James Reston. Comme on le savait alors, il y a eu beaucoup de morts, peut-être un demi million, voire davantage, la plupart des paysans sans terre. La menace de l’excès de démocratie qui avait troublé le gouvernement Eisenhower était écartée avec la destruction du plus grand parti politique enraciné dans les masses, lequel « avait gagné un fort soutien, non pas comme parti révolutionnaire [malgré son nom : PKI Parti communiste indonésien, note de l’auteur], mais en tant qu’organisation défendant les intérêts des humbles dans le cadre du système existant », observe le spécialiste australien de l’Indonésie Harold Crouch, et qui avait développé « une base de masse dans le paysannat » en raison de sa « vigueur dans la défense des intérêts des... pauvres ». L’euphorie de l’Occident était irrépressible et elle s’est poursuivie pendant que Suharto accomplissait l’un des plus terribles attentats contre les droits humains du XXème siècle, envahissant en plus le Timor oriental, y réalisant un massacre quasi-génocide avec le ferme soutien des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne parmi d’autres, jusqu’à la fin sanglante de l’année 1999. Le rayon de lumière en Indonésie avait aussi éliminé un pilier du Mouvement des non-alignés tant abhorré. Un deuxième pilier a été éliminé lorsque Israël a détruit l’armée de Nasser en 1967, consolidant au passage l’alliance entre les Etats-Unis et Israël qui se poursuit jusqu’à nos jours.

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En Amérique latine le coup brésilien a provoqué un effet domino, la doctrine de Sécurité nationale s’est répandue partout sur le continent avec différents degrés d’implication des Etats-Unis, mais avec un soutien constant et décisif, avec de terribles conséquences. Un exemple, c’est le « premier 11 septembre », au Chili, le 11 septembre 1973, lorsque les forces du général Pinochet ont bombardé le palais présidentiel, et ont démoli la plus ancienne et la plus vivante des démocraties d’Amérique latine, pour installer un régime de torture et de répression, basé sur la police secrète DINA, laquelle a été comparée au KGB et à la Gestapo par l’intelligence militaire états-unienne - cependant que Washington soutenait fermement le régime. Le chiffre officiel des morts pour le premier 11 septembre était de 3200 morts, ce qui équivaudrait à environ 50 000 aux Etats-Unis ; le chiffre réel était certainement beaucoup plus élevé. La DINA de Pinochet a vite rejoint les autres dictatures de l’Amérique latine dans leur plan international de terrorisme d’Etat appelé « Opération Condor ». Les acteurs de l’Opération Condor tuaient et torturaient impitoyablement dans tous ces pays et ils ont fini par étendre leurs activités terroristes jusqu’à l’Europe et aux Etats-Unis. Le mauvais génie Pinochet était fortement honoré, particulièrement par Reagan et par Thatcher, mais c’était assez général. Assassiner un diplomate respecté à Washington c’était aller trop loin, cependant ; du coup l’Opération Condor avait du plomb dans l’aile. Les pires atrocités en Argentine étaient encore à venir, ainsi que l’expansion du terrorisme d’Etat à l’Amérique centrale dans les années 1980, faisant des centaines de milliers de morts, provoquant la ruine de quatre pays, et occasionnant une condamnation des Etats-Unis par le Tribunal International en raison d’un « usage déloyal de la force » (dit plus simplement : terrorisme international), condamnation soutenue par deux résolutions de Conseil de Sécurité (contrées par le veto). A la suite de ces deux résolutions, Washington a élevé la terreur à des sommets jamais atteints auparavant. Ce qui s’est produit en Colombie faisait donc partie d’un contexte beaucoup plus ample.

Les opérations terroristes des Etats-Unis en Amérique centrale étaient accompagnées par une expansion du trafic de drogue, concomitant habituel du terrorisme international, lequel repose principalement sur des éléments criminels et des ressources financières d’origine inconnue - c’est-à-dire le narcotrafic. La mobilisation des islamistes radicaux par Washington en Afghanistan, en collaboration avec l’intelligence pakistanaise et avec d’autres alliés, a donné une explosion encore plus forte dela production de drogue et du narcotrafic, avec des effets fatals dans la région et au-delà. Ces plans des Etats-Unis se développant en même temps que la « guerre à la drogue » aux Etats-Unis et en Colombie, aucune question embarrassante n’est survenue. La production et la distribution de drogue croissent rapidement au Kosovo et en Afghanistan, conformément au modèle traditionnel, tandis que les paysans colombiens souffrent et meurent des attaques de la guerre chimique et sont déplacés vers les bidonvilles urbains où ils peuvent s’installer auprès de millions de personnes qui les ont précédés. Il s’agit de l’une des plus grandes catastrophes de populations réfugiées dans le monde. Et aux Etats-Unis la drogue reste toujours aussi disponible, sans changement. Les mesures connues pour leur efficacité face au problème de la drogue (pour ne pas parler des conditions sociales qui favorisent son émergence) ne sont guère appréciées, et les victimes vont des bidonvilles urbains vers les complexes industriels-prisons, comme certains criminologistes les appellent.

Les tueurs de masse et les tortionnaires des Etats de la Sécurité nationale en Amérique latine ont au moins parfois dû faire face à des investigations pour les crimes qu’ils ont commis. Certains se sont même retrouvés devant la justice, bien que rien de comparable à ce qui devrait être de rigueur pour de tels crimes selon les critères occidentaux. D’autres, par contre, bénéficient de la plus totale impunité. Dans le plus grand travail de recherche sur l’Opération Condor, le journaliste-analyste John Dinges observe qu’« il n’y a qu’aux Etats-Unis -où les diplomates, les services secrets, et les militaires étaient intimement mêlés aux dictateurs et à leurs hommes de mains- qu’il y a eu un silence judiciaire sur les crimes des années Condor ». Les Etats-Unis, continue-t-il, « s’octroient à eux-mêmes une amnistie de facto encore plus généreuse que celle dont jouissent leurs alliés latino-américains : aucune commission vérité ni aucune commission d’investigation officielle n’a été organisée pour regarder de près les dommages humains collatéraux de toutes les guerres par délégation soutenues en Amérique latine ou ailleurs » - et, nous pourrions ajouter, les guerres actuelles, y compris des crimes horribles, couverts par les la même amnistie auto-octroyée.

Les puissants sont, de façon caractéristique, immunisés contre les poursuites, ou même contre les enquêtes sérieuses, et y compris contre la mémoire dans ce cas-là. Il n’y a que leurs citoyens qui peuvent mettre un terme à ces crimes, et à tous les crimes encore plus terribles qui sont le résultat de l’impunité permanente.

Comme Stokes le montre avec des détails édifiants, la politique des Etats-Unis se poursuit tandis que les tactiques et les prétextes sont modifiés selon les circonstances. Parfois les principes de base sont déclarés de façon franche. Ainsi Gerald Haines, historien de la diplomatie (et également historien de la CIA), introduit son étude sur « l’Américanisation du Brésil » en observant qu’« après la Deuxième guerre mondiale les Etats-Unis ont assumé, pour leur propre intérêt, la responsabilité de la bonne santé du système capitaliste mondial » - ce qui ne signifie pas la bonne santé des peuples du système, comme les événements allaient le montrer, sans surprise. L’ennemi était le « communisme ». Un prestigieux groupe de recherche de la Fondation Woodrow Wilson et de la National Planning Association [Association pour la planification nationale], dans une étude de 1955 sur l’économie politique de la politique étrangère des Etats-Unis, en avaient souligné les raisons : la première menace du communisme, concluait l’étude, c’est l’évolution économique des pouvoirs communistes « vers des formes qui réduisent leur volonté et leur capacité à être complémentaire des économies industrielles de l’Ouest ». Donc, tout à fait logiquement, les perspectives de développement indépendant devaient être considérées comme un véritable danger, et elles devaient être préalablement combattues par la violence si nécessaire. C’est particulièrement vrai si la société dans l’erreur montre des signes de réussite sur des terrains qui pourraient être significatifs pour d’autres qui souffrent une injustice et une oppression similaires. Dans ce cas-là il s’agit d’un « virus » qui pourrait « infecter les autres », une « pomme pourrie » qui pourrait « perdre le panier », selon la terminologie des grands planificateurs, décrivant la véritable théorie du domino, et non pas la version fabriquée pour rendre obéissant des citoyens états-uniens apeurés.

La Guerre froide elle-même avait des caractéristiques semblables, s’étalant sur tout une vie pour des raisons d’échelle. Cela est implicitement reconnu par de fameux universitaires de l’establishment, notamment John Lewis Gaddis, considéré comme le connaisseur sur la question de la Guerre froide. Il fait, et de façon vraisemblable, remonter la Guerre froide à 1917, lorsque la Russie s’est affranchie de ses relations de dépendance semi-coloniale vis-à-vis de l’Occident et lorsqu’elle a cherché à suivre sa propre voie. Gaddis expose des principes fondamentaux de façon éclairante lorsqu’il considère la simple existence du régime bolchevik comme une forme d’agression. Ainsi l’intervention des puissances occidentales relevait de l’auto-défense, « en réponse à une intervention, potentiellement de grande portée, de la part du nouveau gouvernement soviétique dans les affaires intérieures, non seulement de l’Occident, mais de quasiment tous les pays du monde », c’est-à-dire, « le défi de la Révolution -qui pouvait difficilement être plus radical- envers l’ordre capitaliste menacé dans son existence même ». Un changement d’ordre social en Russie et l’annonce d’intentions de généraliser le modèle ailleurs c’est une agression qui mérite une invasion considérée comme de l’auto-défense.

La menace pour laquelle la Russie pouvait être un « virus » était très réelle, Woodrow Wilson et Lloyd George l’ont reconnu, non seulement dans le monde colonial mais y compris dans les riches sociétés industrielles. Ces inquiétudes restaient très présentes durant les années 1960, comme on le voit dans les archives internes. Il n’y a aucune raison d’être surpris donc que ces pensées soient réitérées sans arrêt, comme lorsque les architectes de la politique de Kennedy et Johnson alertaient sur le fait que la « simple existence » du régime Castro à Cuba représente un « défi victorieux » à la politique des Etats-Unis ayant son origine dans la Doctrine Monroe ; si bien que « les terreurs de la terre » devaient visiter Cuba, pour reprendre l’expression de l’historien Arthur Schlesinger, confident de Kennedy, décrivant le premier objectif de Robert Kennedy, à qui on avait attribué la responsabilité des opérations terroristes.

La Colombie, une fois de plus, se trouve dans le cadre d’un schéma beaucoup plus général, bien que dans chaque cas, les horreurs endurées sont terribles dans leurs indescriptibles et particulières modalités.

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