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Refondation, la présomptueuse
de : Rina Gagliardi
jeudi 9 mars 2006 - 02h53 - Signaler aux modérateurs
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de Rina Gagliardi traduit de l’italien par karl&rosa

Si quelqu’un qui n’en sait rien - mettons, le journaliste américain classique qui ne connaît de l’Italie que la mafia et la pizza - nous demandait de lui expliquer en quelques mots ce que c’est l’Unione, comment répondrions-nous ? Pour aller à l’essentiel : nous lui dirions qu’il s’agit d’une coalition entre l’Olivier et Refondation communiste, plus d’autres partis plus petits, dont le but est de battre le gouvernement de centre-droite aux prochaines élections législatives.

Et nous lui expliquerions aussi : si cette coalition gagne les élections du 9 avril, dans le nouveau gouvernement Prodi et dans le nouvel aménagement politico - institutionnel il y aura des communistes. Une évidence ? Pas du tout. Le visage ahuri de l’envoyé éventuel du *Washington Post* suffirait, à lui seul, à nous faire mesurer la "nouvelle" qui semble ici, chez nous, si escomptée et en réalité ne l’est pas : le rôle déterminant d’un parti communiste, de la force la plus représentative de la gauche d’alternative, à l’intérieur d’un rassemblement qui comprend l’opposition démocratique toute entière, jusqu’à ses composantes clairement modérées.

Presque une première fois, après quinze ans au moins. Cela ne fut pas le cas, naturellement, en 92, aux dernières élections proportionnelles. Cela ne fut pas le cas en 94 non plus, quand les "progressistes" (dont le PRC faisait partie) se présentèrent séparés du centre (post)chrétien-démocrate, ni en 96, quand le PRC signa avec l’Olivier un pacte de simple désistement, c’est-à-dire un accord électoral, ni, comme on s’en souvient mieux, lors de la (désastreuse) année 2001.

Cela arrive aujourd’hui, comme un aboutissement de processus complexes et d’années extraordinaires, denses de crises, de nouveaux mouvements, de différentes maturations : d’un côté les réformistes et les centristes ont dû renoncer à leurs conditions préjudicielles anticommunistes, idéologique comme politique, et reconnaître leur condition de non - autosuffisance ; du côté opposé, les communistes du Prc ont assumé en première personne le défi du gouvernement aussi, non seulement à cause de l’unité nécessaire (ou des contraintes du système électoral), mais aussi de l’occasion - formidable - qui s’est présentée.

Oui, c’est justement ainsi que nous pourrions l’expliquer à notre reporter imaginaire, venu du cœur de l’Empire : l’occasion était de celles qui ne pouvaient pas être gaspillées, du point de vue d’une force qui ne renonce pas à faire de la politique et à se confronter avec une dimension de masse. Et voila, justement, le Prc et son "enjeu" spécifique - non seulement la vérification de son poids électoral, de sa capacité à obtenir du consensus. Mais où se jouent les chances électorales et politiques de Refondation ? Le principal slogan de la campagne électorale dit, pour une fois, la vérité : "Veux-tu voir que l’Italie change pour de vrai ? Un souhait. Un espoir.

Mais surtout un pari : qu’il soit possible de battre la droite, de chasser Berlusconi et avec lui une classe politique peu présentable, mais aussi d’amorcer une nouvelle époque de la politique italienne. Et l’amorcer dans son contexte, à savoir en interrompant la malheureuse "loi du pendule" : celle selon laquelle la droite gouverne très mal, dévaste l’économie, appauvrit les travailleurs et les classes moyennes, est ensuite défaite et remplacée par des gouvernements démocratiques ou de centre-gauche, ou même de gauche, qui ensuite, avec quelques réglages, font en substance les mêmes choix, les mêmes politiques - dictés par les pouvoirs forts - de ceux qui les ont précédés.

Cette fois, donc, le Prc mise tout - voulons-nous le dire ainsi ? - sur ce profond besoin de changement qui parcourt depuis des années le "peuple de gauche" et qui depuis trop d’années reste insatisfait : c’est pourquoi il fait appel à la rationalité répandue dans le peuple, dans l’intellectualité de masse, chez les protagonistes des mille mouvements qui ont animé l’aube du 21ème siècle. Il demande à une large partie de la société - appauvrie dans ses poches, dans la matérialité de sa condition sociale, en somme, qu’elle soit "garantie" ou précaire, mais riche d’espoirs intelligents - de "se représenter" avec la plus grande détermination politique possible, ici et maintenant. De donner de la force, en somme, à une Chose de Gauche, qui pourra se servir du levier du gouvernement - sa présence dans les institutions - pour faire croître une gauche plus grande.

Y a-t-il de la présomption, dans cette approche ? On fait souvent cette remarque au Prc, même sous des formes moins gentilles, aussi bien dehors que dedans, aussi bien dans la discussion interne que dans les jugements de sympathisants et de non sympathisants . De gauche, ou par là, la critique revient toujours à l’argument traditionnel : on ne peut pas s’allier avec les réformistes, ou avec des partis qui n’ont pas renoncé à leur subalternité aux diktat néolibéraux, atlantiques, interclassistes et ainsi de suite. Cela veut dire non seulement que le Prc ne peut pas y arriver, à imposer vraiment un virage réformateur, mais que les rapports de force restent de toute façon défavorables.

Et que, de quelque façon que les choses puissent tourner, le destin d’une alliance, ou d’un pacte politique et programmatique, est escompté : "notre" fléchissement. De droite, ou par là, l’objection est, elle aussi, classique : le manque de fiabilité d’une force communiste, pour capable qu’elle ait été de produire de l’innovation idéologique et idéale. Que cela ne semble pas paradoxal, mais la conclusion est la même : pour devenir crédible, Refondation ne peut que céder - renoncer à ses propositions, idées, patrimoine et ainsi de suite, prendre acte que, en 2006, non pas le communisme, mais l’idée même de changement du monde n’ont plus de cours.

Au fond, dans cette campagne électorale Refondation communiste aura à se mesurer avec cette double dimension critique, nourrie de soupçons et de méfiances qui serpentent : Refondation devra lui faire face sérieusement, en faisant vivre son identité complexe, irréductible à des certitudes schématiques et en privilégiant son nécessaire rôle de frontière. Il n’est pas vrai, encore moins aujourd’hui, que les seules alternatives données soient celles du repli et de la fuite : au milieu il y a la politique, capable, parmi mille fatigues et contradictions, de déplacer en avant le terrain, de gagner des résultats, de réaliser les ruptures et les recompositions triomphantes. Il n’est pas vrai que le réformisme soit en bonne santé : il est plus que jamais une nébuleuse qui contient tout et le contraire de tout.

Il n’est pas vrai que des politiques de redistribution du revenu - c’est-à-dire du pouvoir réel - en faveur des classes subalternes, tellement pénalisées ces dernières années, soient impossibles : c’est la seule recette qui puisse commencer à inverser le fameux "déclin de l’Italie" dont on parle tant. Il n’est pas vrai que les mouvements soient destinés à être mis en crise définitive par un gouvernement soi-disant "ami" : l’autonomie des mouvements, aussi bien que de la société civile, est aussi la vraie garantie d’une refondation de la politique.

Somme toute, on découvre que le Prc "présume", oui, mais pas de lui-même : de ses militants, de ses amis, de ses électeurs, auxquels il demande beaucoup (un vote, une délégation institutionnelle), mais desquels, aussi, il attend beaucoup. Il ne les trompe pas, avec quatre slogans tonitruants. Il ne les rassure pas par des promesses retentissantes. Il les invite, aussi et surtout, à être et à rester la défense d’eux-mêmes. Il y a ici le sens de la difficulté du pari. Mais aussi tout son charme.

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