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Mai 68, pas qu’un mois
de : SAMUEL SCHELLENBERG
jeudi 15 mai 2008 - 00h16 - Signaler aux modérateurs
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de SAMUEL SCHELLENBERG

40 ANS Cette année, la commémoration de Mai 68 s’émancipe : timidement, les médias évoquent davantage que la seule rébellion estudiantine ou la "révolution sexuelle". "C’est grâce à Sarkozy", estime Kristin Ross, fine analyste des discours sur la France de 1968. Interview. Mai 68 ? Une rébellion d’étudiants, qui n’aspiraient qu’à deux choses : entrer dans les dortoirs des filles et préparer le terrain au libéralisme économique qu’on connaît aujourd’hui.

La France était figée, il fallait décoincer ses moeurs et moderniser sa culture – et pour cela, rien de tel que des barricades et quelques pavés bien soupesés. Quand ils n’accusent pas Mai 68 d’être responsable de la "crise morale" contemporaine, beaucoup résument de cette manière les événements qui se sont déroulés en France il y a quarante ans.

« Les barricades, l’occupation de la Sorbonne et du Théâtre de l’Odéon, les graffitis poétiques surtout, sont devenus aussi incontournables que les visages des mêmes trois ou quatre anciens leaders étudiants que l’on voit vieillir au fil des commémorations diffusées tous les dix ans à la télévision française », remarque Kristin Ross dans Mai 68 et ses vies ultérieures. (1)

Au fil des pages de son excellent ouvrage, la professeure de littérature comparée à l’Université de New York décrypte la doxa qui s’est mise en place dès la fin des années 1970. Ce discours formaté, repris en coeur par les médias à chaque anniversaire, occulte totalement des faits majeurs comme la grève générale de juin 1968 – tout de même le plus important débrayage de l’histoire de France ! Il oublie aussi de placer les événements de Mai dans un contexte plus large, qui va des années 1950 au milieu des années 1970. Ainsi, sans références aux luttes anti-coloniales ou aux alliances étudiants-travailleurs, Mai 68 peut effectivement se résumer à une grosse tempête dans le cerveau de quelques jeunes en pleine crise existentielle.

Cette doxa est le fait de quelques ex-gauchistes et autres intellectuels, présents pour la plupart dans les rangs des contestataires de Mai. Les noms sont connus – ils squattent aujourd’hui encore le petit écran et la presse écrite, voire occupent des ministères : Bernard-Henri Lévy, André Glucksmann, Serge July, Bernard Kouchner, etc. D’abord antitotalitaires, ils sont devenus néolibertaires puis... néolibéraux, ironise Kristin Ross. Discussion autour d’un anniversaire à la fois semblable et différent des précédents.

Les Etats-Unis commémorent-ils le Mai 68 français, comme le fait la presse européenne ?

Kristin Ross : Non, à part dans les campus universitaires. Mais vous savez, commémorer n’est pas un truc américain : les gens ne s’intéressent pas vraiment à l’histoire, même quand il s’agit d’événements récents, comme ceux des années 1960. Aux Etats-Unis, contrairement à la France, il n’y a pas eu de grève générale mais des assassinats – Martin Luther King, Bobby Kennedy...

Un film sortira bientôt sur le massacre de quatre étudiants à la Kent State University (le 4 mai 1970, pour cause de protestation contre l’annonce d’invasion du Cambodge par les Etats-Unis, ndlr) ; un autre aborde les procès des violences qui ont accompagné la Convention démocrate de 1968, à Chicago.

En Europe, en revanche, la commémoration va bon train... Avait-elle la même ampleur lors du 30e anniversaire, il y a dix ans ?

– J’étais à Paris en 1998. Quelques livres et autres émissions TV ont marqué le coup, mais le public ne s’intéressait pas vraiment à cet anniversaire. Je me souviens d’avoir assisté à la projection du film Grands soirs & petits matins, de William Klein, tourné en 1978 avec des images de Mai 68 : j’étais seule dans la salle ! (rires)

Qu’est-ce qui explique ce regain d’intérêt, dix ans plus tard, avec des dizaines de nouveaux ouvrages sur Mai 68 et une énorme couverture médiatique ?

– Les remarques négatives sur Mai 68 de Nicolas Sarkozy l’an dernier étaient une aubaine : elles ont permis de redonner un contenu politique à la commémoration, en ajoutant une dimension de défi à la coutume de fêter cet événement selon un programme répétitif. Potentiellement, cet anniversaire est plus intéressant et nettement moins prévisible que les précédents.

Tout ça grâce à Sarkozy, donc ?

– Pas seulement. Pour moi, le déclic s’est fait à la suite des grèves françaises de 1995, contre le « plan Juppé » sur les retraites et la sécurité sociale. Ces événements ont réveillé certaines curiosités, qui n’existaient pas dans les années 1980. Mai 68 a gagné en visibilité : on pouvait finalement en dire des choses différentes de ce qui avait été dit jusque là. Résultat : il y a aujourd’hui des tentatives sérieuses d’élargir le sujet et de creuser des aspects occultés de 1968. Pour revenir à Sarkozy : en tentant de décrédibiliser Mai 68, il a voulu tuer la bête une fois pour toute. Il a très bien appris la leçon auprès de Nixon et Reagan : ce sont eux qui ont inventé cette stratégie d’associer les années 1960 aux termes de « dégénérescence morale », de « déclin de la famille », etc. Ceci dans le but de préparer les électeurs à des programmes économiques impopulaires. La seule différence, c’est que Nixon et Reagan l’ont fait dans la foulée de 1968, alors que Sarkozy le fait 40 ans après...

Aujourd’hui, qu’est-ce qui intéresse cette nouvelle volée de chercheurs que vous évoquez ?

– Pendant longtemps, c’est surtout la Seconde Guerre mondiale et la France de Vichy qui ont occupé les historiens. Maintenant, le thème de l’insubordination ouvrière ou des préludes à Mai 68 intéressent aussi – par exemple les grèves du début des années 1960. En revanche, je ne crois pas que les choses se soient arrangées au niveau d’une vision internationale : les seuls points de comparaison pris en compte par les Français semblent demeurer les autres exemples européens – on s’intéresse peu au Mexique, au Japon, etc.

D’où vient cette vision réductrice de Mai 68, qui a longtemps prévalu et qui est loin d’avoir totalement disparu ?

– Dès la fin des années 1970, la doxa se limite à faire rimer Mai 68 avec « révolte de la jeunesse », « changements culturels » ou « révolution des moeurs ». Tout ce qui s’éloignait des faits mis en avant n’était plus « disponible ». En cela, le 20e anniversaire s’est particulièrement distingué, avec son lot de clichés de banalisation. A la télévision, on n’entendait jamais le mot « Vietnam » et les images de la violence policière restaient invisibles.

Parmi les auteurs de cette théorie,on trouve des ex-gauchistes et les intellectuels connus sous le nom de Nouveaux Philosophes.

– En 1980, l’essayiste et militant Guy Hocquenghem a donné un visage à ces personnes : « Il a le nez de Glucksmann, le cigare de July, les lunettes rondes de Coluche, le bronzage de Lang, les cheveux longs de Bizot, la moustache de Debray, la chemise ouverte de BHL et la voix de Kouchner »...

Ces ex-soixante-huitards ont aussi affirmé que Mai 68 a lancé le libéralisme économique.

– Lorsque vous avez la plus importante grève générale de l’histoire française, qui a paralysé tout le pays en juin 1968, et que vous résumez Mai 68 à une affaire de garçons frustrés parce qu’ils ne peuvent pas entrer dans les dortoirs des filles à Nanterre, alors oui : vous êtes en face d’une réécriture de l’histoire dans le but de la faire correspondre avec l’arrivée de l’idéologie libérale. Dans les années 1980, les Nouveaux Philosophes, auparavant de gauche, se sont réconciliés avec les idées libérales et l’économie de marché et ont mis cette reconversion sur le dos de Mai 68. Ce qui frappe, c’est que la France des années 1980 essayait de coller au mouvement de libéralisation économique, avec une attitude très « philo américaine », même sans Thatcher ou Reagan. Ceci grâce à des personnes bien placées – notamment dans les médias ou dans l’édition –, désireuses de réécrire leur propre histoire en même temps que celle de tout le mouvement.

Il y a un problème de calendrier autour de Mai 68 : on retient essentiellement ce qui s’est passé entre les premières arrestations d’étudiants le 3 mai et le discours du général de Gaulle le 30 mai.

– On a fait un résumé chronologique qui ne prend pas en compte les événements de manière large : en réalité, il faudrait considérer les faits entre la fin de la Guerre d’Algérie en 1962 et le milieu des années 1970. Même juin 1968, avec ses 9 millions de grévistes, a été évacué de la doxa. On évite aussi de parler des thématiques tiers-mondistes, des guerres anti-coloniales ou du marxisme anti-stalinien, pourtant très présent dans les sciences humaines à cette époque. Tous ces aspects ont été réduits à une « révolte d’étudiants » d’un mois.

Même si la manière de parler de Mai 68 s’est « libéralisée », les images préférées des médias restent aujourd’hui celles montrant des jeunes étudiants en révolte.

– C’est surtout le cas à la télévision, qui résume et préfère le spectaculaire : elle organise des talk shows, avec quelques portes-paroles, presque en condition de repentis...

Actuellement, vous donnez un cours à l’Université de New York sur le thème des « correspondants étrangers » dans les films ou fictions. L’un des cours traite des écrits de l’auteure canadienne Mavis Gallant, qui a tenu un journal pendant Mai 68, à Paris.

– J’aime beaucoup ce texte, écrit à chaud. Mavis Gallant souligne des détails frappants, qui permettent de sentir la vie quotidienne et montrent ce qui se passe quand rien ne fonctionne, quand les étudiants n’étudient plus et que les travailleurs ne travaillent plus... Elle raconte par exemple que dans les rayons des librairies, on ne trouve plus de livres sur la Commune de Paris : ils ont tous été vendus !

Est-ce que vos étudiants sont au courant de ce qu’était le Mai 68 français ?

– Il y en a plusieurs qui étaient à Paris en 2006 et qui ont assisté ou participé aux contestations contre le Contrat première embauche de Villepin. Ceux-ci sont capables de faire des comparaisons avec ce qu’ils ont lu de Mai 68.

Note : 1 Ed. Complexes, 2005, 258 pp.

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