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EDF et le nucléaire : les dangers de la privatisation


de : Thierry Brun
vendredi 9 juillet 2004 - 03h36 - Signaler aux modérateurs

de Thierry Brun

Contrairement à ce qu’affirme le gouvernement, le projet de loi sur le changement de statut d’EDF, en discussion à l’Assemblée nationale, mène à la privatisation. Et toute réflexion sur le nucléaire en a été écartée, alors que la sûreté des centrales est mise en cause.

Les efforts du gouvernement pour éluder le dossier nucléaire de la privatisation rampante d’EDF laissent pantois. Pourtant, les mises en garde ne manquent pas. Elles ont semé le doute même parmi quelques libéraux convaincus. Tel Jean Arthuis, président de la commission des finances du Sénat, qui a tenu dans Le Parisien (14 juin) un inquiétant propos : « Il est vraisemblable que les provisions pour remettre en état les centrales nucléaires sont très largement insuffisantes. » Qu’en sera-t-il quand une partie du capital sera aux mains d’actionnaires exigeant une rentabilité optimale pour leurs intérêts particuliers ? En guise de réponse, le Premier ministre a maintenu fermement le cap de la privatisation. Même si les déclarations récentes à droite ont obligé un autre libéral, Nicolas Sarkozy, à promettre faussement dans son projet de loi que « Gaz de France et Électricité de France, de surcroît en raison de la forte composante nucléaire de son parc de production, ne seront pas privatisés » (article 22). « Depuis longtemps, les centrales françaises ont fait l’objet de prises de participation d’autres pays, et la sous-traitance dans la maintenance est une privatisation de fait », relève pourtant Gérard Tarall, ancien syndicaliste et ancien ingénieur dans la maintenance nucléaire.

Les centrales nucléaires pèseront lourd dans la future gestion d’EDF. Les 58 réacteurs nucléaires répartis sur une vingtaine de sites produisent environ 80 % de l’électricité du pays, avec une tendance au surdimensionnement du parc électronucléaire (voir entretien). Pourtant, ce dossier est resté hors des débats sur le changement de statut lors de l’examen du projet de loi par les députés. Fait rare, s’est réjouit le réseau Sortir du nucléaire (1), ce sont des syndicats pronucléaires comme la CGT et la CFDT qui sont montés au créneau. Le dirigeant de la CFDT, François Chérèque, a ainsi justifié l’opposition de son syndicat au changement de statut et à l’ouverture du capital de l’entreprise publique par un « désaccord profond » avec le projet industriel du « tout nucléaire ». « Depuis quelques années, les directions soumettent l’entreprise et en particulier les centrales nucléaires à des règles de gestion répondant à la seule logique financière », indique pour sa part la puissante fédération CGT Mines-Énergie, qui avait dénoncé dès avril, dans une note interne, « la pression sur la rentabilité financière attendue dans le cadre d’une privatisation » d’EDF-GDF, pouvant toucher la production nucléaire.

À ces réactions récentes s’ajoute un épais dossier publié par les antinucléaires. Dès février, Sortir du nucléaire, qui a lancé une campagne « Pour un vrai service public de l’électricité sans nucléaire », a jeté un pavé dans la mare. L’association pointe la « dérive managériale » de l’électricien, mettant en cause la sûreté des centrales depuis 2002. Dans leur « argumentaire sur la situation financière d’EDF », les antinucléaires ont rendu public un document interne à EDF qui contredit les déclarations officielles prétendant que la sûreté nucléaire n’est pas mise en cause. « L’économie à réaliser par la Division de production nucléaire en 2002 est de l’ordre de 200 millions d’euros », estime la direction financière d’EDF, qui annonce « une mutation radicale de l’entreprise en groupe » et une réorganisation « afin de permettre la mesure de la performance [de l’entreprise et du groupe] sous le triple regard de leur valeur, de leur rentabilité, de leur croissance ». Ces mesures, pérennisées depuis, ont permis une « économie de 100 millions d’euros, notamment sur les dépenses de logistique et frais généraux et de maintenance » des centrales nucléaires.

Cette logique a conduit le personnel à de « constants arbitrages entre compétitivité et sûreté », mais aussi à « la multiplication des incidents », s’est inquiétée la CGT. Le 16 mai, un incendie à Cattenom (Moselle) a entraîné l’interruption du réacteur numéro 2, relève le syndicat, qui déplore que la direction « n’ait pas arrêté les trois autres tranches », ceci afin d’« éviter les pertes financières » qu’aurait entraînées « la réduction inévitable des exportations ». Recensés par les réseaux antinucléaires et certains syndicats, les incidents mettant en cause la sûreté ne se comptent plus. Entre le 24 janvier et le 19 février, pas moins d’une dizaine figurent sur une liste où l’on peut lire, par exemple, qu’à Fessenheim des travaux ont été suspendus « après une série de douze contaminations ». Commentaire de Sortir du nucléaire : « Fessenheim est la plus ancienne centrale en activité et certainement une des plus dangereuses. C’est par ailleurs cette centrale qu’EDF a ? arrosée pendant la canicule de l’été 2003. »

La privatisation permettra-t-elle de maintenir en état de marche, avec un budget « en baisse de 7 % en 2004 après une baisse de 20 % en 2003 » (selon la CGT), des centrales dont la durée de vie a été allongée de dix ans ? « En changeant de statut, EDF perd sa facilité d’accéder à des conditions de financement très intéressantes, puisque dans ce cas il n’a plus la garantie de l’État », analyse Xavier Timbeau, économiste à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). Qui donc financera un investissement de 1,9 milliard d’euros, nécessaire à la mise en conformité des centrales aux normes sismiques ? « Les investissements dans le nucléaire sont très importants avec un retour sur investissement très lent. Qui sera en mesure d’assurer le renouvellement du parc lorsque cela sera nécessaire ? C’est l’État qui avait permis à EDF de réaliser les investissements au prix d’un endettement très important », souligne le haut fonctionnaire François Soult dans son livre EDF, chronique d’un désastre inéluctable (Calmann-Lévy). Pour lui, la conclusion s’impose : « Pour un investisseur privé le risque est énorme, il voudra une rémunération à hauteur de ce risque », et « le risque d’un accident nucléaire ne peut être assuré par un opérateur privé, sauf à payer des primes d’assurances énormes. »

D’autres méthodes se sont imposées. L’entreprise publique a commencé à déléguer les travaux les plus dangereux à des entreprises sous-traitantes à la fin des années 1980. Geneviève Barbier et Armand Farrachi, auteurs de la Société cancérigène, expliquent que « 25 000 travailleurs interviennent sur la robinetterie et la tuyauterie des centrales nucléaires. Ces employés, qui supportent 80 % de la dose collective d’irradiation annuelle, sont particulièrement exposés au risque de leucémies, aux sarcomes osseux ou à d’autres cancers liés aux rayonnements ionisants. » Le recours aux emplois précaires et à l’intérim, ajoute la CGT, « atteint parfois 70 % dans les activités les plus exposées », pour un salaire moyen « à peine supérieur au Smic ». Gérard Tarall ne mâche pas ses mots : « On a affaire à des dirigeants qui sont dans un autre monde et pas au contact des problèmes. Ils sont prêts à prendre des risques inadmissibles. »

La privatisation d’EDF est « une disposition redoutable pour le nucléaire, prévient Annie Thébaud-Mony, directrice de recherche à l’Inserm et auteur de l’Industrie nucléaire, sous-traitance et servitude (éditions Inserm). La privatisation ne peut que renforcer la pression sur les coûts de maintenance, sur les temps d’intervention et sur les moyens. » Le projet de loi de Nicolas Sarkozy a pourtant réaffirmé la volonté de la France de conserver une « part significative » du nucléaire dans sa production électrique et une ouverture du capital qui devrait bouleverser la logique d’ensemble de gestion des établissements publics. Dans une lettre adressée aux salariés d’EDF, Sortir du nucléaire rappelle le processus en cours. « D’abord, c’est juste une ouverture du capital, mais l’État reste actionnaire majoritaire. Un peu plus tard, l’État passe sous la barre des 50 %, mais il conserve une minorité de blocage. Et un jour, c’est la privatisation totale. » Les petites et les grands man ?uvres ont déjà commencé pour le dépeçage d’EDF, comme l’a fait savoir la Caisse des dépôts dans Le Figaro (du 14 juin). Le financier public annonce que le gouvernement envisage de lui vendre une juteuse filiale, le Réseau de transport d’électricité (RTE). Fi donc des centrales nucléaires ? >

Thierry Brun

(1) Le réseau Sortir du nucléaire rassemble plus de 680 associations, www.sortirdunucleaire.org. Proches de ce réseau, trois personnes ont entamé « un jeûne à durée indéterminée » à compter du 21 juin, date butoir fixée au gouvernement pour annoncer l’abandon du projet EPR. Ces personnes sont André Larivière (salarié du réseau Sortir du nucléaire), Michel Bernard (revue Silence) et Dominique Masset (trésorier du mouvement Appel pour une insurrection des consciences). Contact : Jeûne Vivre sans nucléaire, 9, rue Dumenge, 69317 Lyon Cedex 04, tél. : 04 78 29 01 51, contact@vivresansnucleaire.org, www.vivresansnucleaire.org

Du monopole à la libéralisation

Sur le papier, tout est clair pour le ministre de l’Économie, chargé de déminer le terrain tout au long de l’examen du projet de loi modifiant le statut d’EDF et GDF. Le projet change, selon lui, « l’accessoire, c’est-à-dire la forme juridique d’EDF et de Gaz de France, pour mieux préserver l’essentiel ». Pour renforcer le capital de l’entreprise, qui a un « besoin d’argent », il n’y aura « pas de vente d’actions EDF mais une possibilité de créer des actions nouvelles » pour aider EDF à financer ses projets, comme le réacteur nucléaire EPR. Le taux de participation de l’État ne sera plus à terme que de 70 %, et l’ouverture du capital est prévue pour 2005. Mais avant, le 1er juillet 2004, le monopole d’EDF aura vécu. 70 % du marché français de l’électricité sera soumis à la concurrence. 3,5 millions de petites et moyennes entreprises, d’artisans, de professions libérales et de collectivités locales pourront s’adonner aux joies de la libre concurrence et choisir un fournisseur, comme peuvent le faire 2 500 grands consommateurs comme les poids lourds de l’industrie et des services. Une directive de novembre 2002 a décidé que l’ouverture de l’électricité et du gaz devra être totale en 2007.

Thierry Brun

Source : « EDF et le nucléaire : les dangers d’une privatisation », p. 4-6, Politis, n°807, 24 juin 2004



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