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Bellaciao : Le délit d’opinion de gauche sera-t-il sanctionné par un tribunal français ?

mardi 21 novembre 2006 - Contacter l'auteur

Bellaciao mis en examen !

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Par Philippe Marlière Maître de conférences en science politique à l’université de Londres

Roberto Ferrario est un militant de gauche qui, depuis 2002, anime l’un des sites politiques les plus intéressants que je connaisse http://bellaciao.org/fr/ . Cet espace de diffusion, d’analyse et de débat constitue l’un des plus beaux succès sur internet, comme en témoigne sa fréquentation impressionnante (23 millions de visites à ce jour). Je m’y rends quotidiennement et j’en retire toujours une lecture intéressante ou un commentaire de lecteurs qui me fait réfléchir.

Ce qui est remarquable chez Roberto et ses amis de Bellaciao (puisqu’il s’agit d’un collectif), c’est qu’ils ouvrent leur site aux diverses philosophies et tendances de la gauche : anti-libéraux, anti-capitalistes, réformistes, communistes, socialistes, Verts, libertaires, etc. C’est très rare et cela mérite d’être souligné. Depuis plus d’un an, ils accueillent généreusement les articles que je leur adresse.

Roberto vient d’être mis en examen par le Tribunal de Grande Instance de Saint-Nazaire, à la suite d’une plainte déposée par les chantiers navals de la même ville. Que reproche-t-on à Roberto ? D’avoir mis en ligne sur le site de Bellaciao un communiqué de l’USM-CGT : « La flibusterie des temps modernes ». De quoi s’agit-il ? Treize Polonais employés en sous-traitance dans ces chantiers navals ont saisi la CGT locale pour faire valoir leurs droits systématiquement bafoués par leur employeur : mois de salaire impayés, non-paiement des heures supplémentaires (ces ouvriers travaillaient en moyenne entre 220 et 245 heures par mois pour quelque 1.200 euros de rémunération), pas de congés payés, pas de remise de bulletins de salaire, paiement en liquide d’une partie des salaires (non déclarée par l’employeur). Ils ont dénoncé la menace au renvoi dont ils ont été l’objet s’ils saisissaient un syndicat, ainsi que le rapatriement précipité en Pologne d’un travailleur victime d’un grave accident de travail, qui ne bénéficiait d’aucune couverture sociale. On reste ébahi, choqué, sonné par cette longue liste (raccourcie par mes soins) d’entraves aux règles les plus élémentaires du droit du travail français. On se pince, on croit rêver : cela ne se passe pas dans un pays éloigné, dans un pays pauvre, qui ne possède ni législation sociale, ni Etat de droit pour la faire appliquer : Non, cela se passe en France aujourd’hui !!!

Mais ce n’est pas tout : les chantiers navals de Saint-Nazaire ne contestent pas les faits, avérés, mais estiment « diffamatoires » certains qualificatifs contenus dans le communiqué (« flibusterie », « banditisme patronal », « esclavage moderne » et « actes mafieux perpétrés sur le site »). Il faut avoir l’estomac bien accroché pour encaisser la suite : l’USM-CGT de Saint-Nazaire et Roberto ont été traduits en justice : le syndicat, pour avoir, rédigé un communiqué dont les chantiers navals ne contestent rien sur le fond ; Roberto pour avoir diffusé une information sur le site de Bellaciao. Notons que ladite information a été reprises par de nombreux médias sans que ceux-ci ne soient inquiétés. Seul Roberto a été mis en examen car l’USM-CGT est une personnalité morale. Les intentions sont claires : en 2006, on cherche toujours à museler l’activité syndicale. Mais pourquoi inculper Roberto, à titre individuel, alors que Bellaciao est un collectif international ? Parce qu’on cherche à abattre la cheville ouvrière de ce site. A travers Roberto, on cherche à se débarrasser de Bellaciao. Autre « découverte » qui fait froid dans le dos : dans notre France contemporaine, le pluralisme politique, les idées de gauche, celles qui prônent un égalitarisme exigeant, dérangent. Elles dérangent tellement qu’il faut trouver un prétexte pour tenter de les réduire au silence. On s’en prend donc à leurs porte-parole les plus actifs, ceux qui sont publiquement identifiés.

Cette démarche vise, ni plus ni moins, à sanctionner le délit d’opinion de gauche. Roberto, la gauche égalitaire, l’Italie : quel merveilleux programme ! Quand la nouvelle de la mise en examen de Roberto m’est parvenue, m’est revenu à l’esprit cet épisode personnel. J’ai eu la chance d’habiter en Italie, le plus beau pays du monde, au début des années 90. Un jour, je marchais dans une rue de Florence en compagnie de ma fille qui devait avoir neuf ans à l’époque. Celle-ci chantait à tue-tête ce chant de résistance et d’espoir : Bellaciao ! A un moment, nous croisâmes un groupe de personnes qui sortait d’une église. Manteaux de fourrure pour les dames et beaux costumes et feutres mous pour les messieurs. Je me souviendrai à jamais du regard de haine et de dégoût que m’adressa cet échantillon de la bourgeoisie florentine.

Pugni alti !

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http://www.humanite.presse.fr/journal/2006-11-18/2006-11-18-840670

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