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CONTRIBUTION À UNE CRITIQUE PROLÉTARIENNE DE L’ÉDUCATION
Publie le samedi 20 juin 2009 par Open-PublishingDans le texte qui suit Philippe Geneste présente un point de vue prolétaire sur la question éducative. Il rappelle que ce point de vue a un objectif : « construire un projet éducatif autonome du prolétariat », une histoire (celle du mouvement ouvrier) et qu’il passe nécessairement par une critique de l’école et des pratiques en cours.
L’importance du texte de Philippe Geneste, en ouverture de l’ouvrage qui vient de paraître aux éditions Acratie [1], est de montrer que les projets éducatifs actuels masquent (mal) derrière la division en filières (générale, technologique et professionnelle) un projet de reproduction sociale qui entend bien donner à chaque classe la formation « professionnelle » correspondante à sa fonction dans la société.
L’énonciation de cette vérité (simple analyse de classe de la situation) étonne et détonne face aux nombreuses analyses de l’école et de son fonctionnement qui ne s’attardent sur la complexité des processus éducatifs que pour mieux masquer l’usage social de contrôle et de reproduction à l’école par le pouvoir. La machine éducative qui pourrait servir à l’émancipation est bien le principal outil d’asservissement du peuple. « Il faut se rendre à l’évidence : les filières générale, technologique et professionnelle sont trois filières professionnelles et c’est pour cela qu’elles forment l’architecture du système éducatif. »
École et reproduction sociale
L’histoire du mouvement ouvrier nous apprend que la question éducative appartient à la question sociale et que l’émancipation sociale requiert un projet éducatif autonome. Cette conception, on la trouve formulée tant dans les réalisations de certaines Bourses du Travail au moment de leur naissance à la fin du dix-neuvième siècle que dans les écrits de Marcel Martinet qui synthétisent des décennies de réflexions sur la culture prolétarienne. Mais un projet éducatif autonome du prolétariat, pour être une utopie ancrée dans le réel, doit commencer, sans défaillir devant les difficultés et sans occulter la critique des pratiques en cours, par une critique de l’école. C’est l’enjeu de la critique syndicale comme utopie critique. Nous entendons syndical au sens où, si l’émancipation doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes, alors, c’est à eux-mêmes, en s’organisant de manière autonome, de construire, lucidement, la critique des pratiques oppressives en exercice dans une société. Qu’il nous faille, ici, préciser le terme syndical, exprime clairement qu’il ne doit pas être pris aux sens des pratiques cogestionnaires et de comptabilité d’électeurs dans lesquelles les organisations (confédérations, fédérations et unions) qui portent ce qualificatif ont circonscrit et englué le syndicalisme depuis plus d’un siècle.
Le point de vue de celui qui cherche importe. Nous poserons, donc, d’entrée, que nous sommes favorables à un système de formation initiale (la formation initiale recouvre les enseignements du primaire, du collège et du lycée) sans filière de formation. Actuellement, le lycée se divise en filière générale, filière technologique et filière professionnelle. Le rôle du collège est de pourvoir en élèves chacune de ces filières. À cette architecture scolaire socialement inégalitaire, nous opposons une éducation polytechnique, polyvalente pour tous et toutes, de la maternelle jusqu’à l’actuelle fin du lycée.
Arrêtons-nous, un instant, sur la désignation des trois filières. Les titres qui leur sont donnés sont mensongers. En effet, ils tendent à faire croire qu’il n’y a qu’une filière professionnelle, celle de l’enseignement professionnel qui recrute, en général, après la classe de troisième (à 14 ou 15 ans) et qui jouxte, au plus près, les besoins des entreprises. Or, cette interprétation est tout simplement fausse. L’enseignement général et l’enseignement technologique sont tout autant professionnels. Seulement, ils ne visent pas les mêmes professions et, de ce fait, organisent différemment la scolarité.
Malgré des années de dénigrement de cette thèse, et la réalité ayant la vie dure, la répartition dans chacune de ces filières correspond bien à la distribution des enfants selon leur origine sociale. Les classes sociales s’affichent, ainsi, à chaque nouvelle enquête sociologique et statistique. La filière générale accueille les enfants destinés à des études devant aboutir à des postes de cadre et de direction, elle est la filière par excellence de la bourgeoisie et de la moyenne bourgeoisie ; les études technologiques préparent à des professions de cadre un peu moins élevé sur l’échelle hiérarchique et à celles de techniciens, elle est la filière par excellence de la moyenne et petite bourgeoisie ; la filière professionnelle prépare les enfants des classes populaires aux professions du bas de l’échelle des qualifications, emplois d’ouvriers, d’employés.
Les métiers auxquels permettent d’accéder chaque filière ne sont pas équivalents au regard de l’espace social hiérarchique où ils s’exercent. En cela, les filières sont bien un dispositif visant à la reproduction de l’inégalité sociale et à la supervision des classes par le système économique et social qui les engendre. En revanche, les trois filières visent bien un même but : l’entrée dans la vie professionnelle, l’éducation adéquate à tel ou tel niveau hiérarchique. Contrairement à ce qui est dit, la question n’est pas de savoir si un élève est passionné de mode, mais de savoir si il sera coupeur de textile, auquel cas il ira en lycée professionnel, si il sera créateur de modèle, auquel cas il ira en lycée technologique, si il sera ingénieur dans l’industrie textile auquel cas il sera envoyé dans un lycée général. La question n’est pas de savoir si l’élève est passionné par le travail dans le secteur social, mais de savoir si il sera moniteur éducateur, auquel cas il ira en lycée professionnel, si il sera technicien en économie sociale et familiale auquel cas il passera par un BTS soit un enseignement technologique, si il sera directeur ou directrice d’un organisme de travailleurs sociaux, auquel cas il ira dans un lycée général.
Ce qui différencie ces lycées, ce n’est pas que certains se donneraient une finalité professionnelle alors que les autres auraient gommé le professionnel de leur finalité, ce qui les différencie, c’est l’ajustement des études à la destination des élèves dans l’esplace hiérarchique du système social.
On entend d’ici des offusqués hurlant à la caricature. C’est seulement que ces offusqués ne se sont jamais donné la peine d’aller dans les collèges, pour mettre en corrélation les destinations scolaires des élèves de fin de troisième avec leur appartenance de classe, ou même, si l’appartenance de classe sonnait à leurs oreilles comme un gros mot, avec les catégories sociales (INSEE) d’appartenance de leurs parents.
Comme dans le jeu du XIIIe siècle Le Garçon et l’aveugle, l’aveugle reste aveugle tant que cela sert son intérêt. Ce livre n’est pas pour eux. Il faut se rendre à l’évidence si se rendre à l’évidence c’est rétablir les faits dans leur réalité : les filières générale, technologique et professionnelle sont trois filières professionnelles et c’est pour cela qu’elles forment l’architecture du système éducatif.
L’utopie qui nous anime
Ceci constaté, on comprend que la diversification des voies de formation étouffe toute discussion sur l’enjeu d’un autre choix d’architecture du système scolaire, à savoir celui de l’éducation polyvalente et polytechnique pour toutes et tous. Pour que cette dernière puisse advenir au jour du débat, il faut lever le tabou qui la frappe d’interdiction. Ce tabou porte sur le mécanisme tu par tous les discoureurs autorisés évoqués plus haut : le moteur même du système éducatif, ce moteur qui utilise les flux d’élèves comme énergie de fonctionnement. Il s’agit de le décrypter car c’est son schématisme opératoire qui aimante l’ensemble des mesures les plus éparses, les plus hétérogènes que les ministres accumulent à l’en- vie, dans un désordre apparent mais que ce schéma vient organiser vers des directions précises.
Pour le repérer et le décrire, nous nous appuierons sur les dispositifs de pratiques éducatives, sur le croisement d’analyse de la formation continue et de la formation initiale dont on peut s’étonner qu’elles soient vues, en général, dans une étrangeté réciproque alors qu’elles sont intimement liées. Nous garderons à l’esprit la question de la définition des qualifications professionnelles car tout diplôme professionnel prend sens dans sa relation aux grilles de qualifications. On comprend, aisément, l’impératif qu’il y aura à saisir la réorganisation de l’architecture de l’enseignement avec une mise en avant des instances (y compris instances paritaires) régionales puisque ce sont les politiques économiques régionales qui configurent les cartes de formation professionnelle (c’est en cours depuis les années 80/90).
Mais là encore, il faudra écarter les voiles de l’illusion entretenue par bon nombre de critiques autorisées du système éducatif sous couvert de critique de « l’école libérale ». Il nous faudra nous garder de ne considérer l’école patronale comme ne relevant que du secteur privé. En effet, elle est pilotée, aussi, par et depuis l’État. Il n’y a donc pas de critique syndicale de l’éducation qui ne soit une critique de l’État.
Pour éviter l’aveuglement sur l’histoire de la formation des travailleurs, sans replonger dans un long historique, il suffit de reprendre connaissance des lois de 2002, 2004 et de 2005 et de réfléchir à la mise en place des lycées des métiers – vecteur du remodelage tant géographique (bassin d’emploi et bassin de formation) qu’architectural de l’éducation initiale et continue –, à l’institutionnalisation conjointe de la Validation des acquis de l’expérience et au détricotage des grilles de qualifications professionnelles sous le signe pseudo-scientifique des compétences. Le problème de l’enseignement professionnel a toujours tourné et tourne encore autour de l’articulation entre autonomie du système étatique de formation et régulation de la formation professionnelle par les organismes patronaux. On peut formuler cela aussi de la manière suivante : une homogénéisation des diplômes et régulation patronale de l’accès aux moyens de formation et de travail. Par cette formulation, nous voulons pointer que, conformément à ce que nous apprend l’histoire du système éducatif (c’est en 1965 que l’enseignement technique a été intégré au système éducatif d’État), le patronat ne cherche pas à prendre sous sa coupe l’enseignement professionnel parce qu’il ne veut pas en porter le coût ; en revanche, il cherche, toujours plus, à en piloter la politique grâce, entre autres, aux politiques contractuelles.
Toute acceptation de la hiérarchie sociale amène au culte de l’ordre social. Il apparaîtra de bon sens, dans ce cas, de soutenir que « Les contenus ne peuvent en effet être les mêmes selon qu’ils s’adressent à un opérateur de production, un agent de maîtrise, un ingénieur ou un cadre supérieur. Ce qui revient à dire que les fondamentaux varient pour chaque niveau d’emploi visé » ; ce qui revient à défendre l’architecture en filières du système éducatif. Mais le bon sens, ici, sert à façonner un esplace à configuration hiérarchisée que préparent des filières d’enseignement diversifiées. Pour nous, et tout à l’inverse de la citation ci-dessus émise par la plus grosse fédération syndicale de l’éducation, la critique syndicale doit permettre, plus que la subversion, l’éversion de l’idéologie dominante sur les bienfaits de la sélection scolaire. Il s’agit de combattre la perpétuation de fonctions sociales traditionnelles en lien étroit avec la classe d’appartenance. Pour mettre en pièce ce mécanisme, il convient d’éliminer les filières instituées pour éliminer la graduation des types d’écoles professionnelles.
L’utopie qui nous anime est la création d’une école polytechnique et polyvalente pour tous et toutes, de la maternelle jusqu’à l’actuelle fin du lycée, une école d’union émancipatrice qui forme les enfants, les adolescents, en tant que personnes et êtres sociaux, capables de penser, d’étudier, de contrôler tous ceux avides de diriger, capables de se conduire dans leur emploi sans avoir besoin de maître, et cela dans le but que se construise, au pas à pas des jours, les bases pour une société prolétaire libre et humaine.
Philippe Geneste
Philippe Geneste Le Travail de l’école : contribution à une critique prolétarienne de l’éducation, éditions Acratie, 15 euros, 180 pages (en vente en librairie ou chez l’éditeur Acratie, L’Essart, 86310 La Bussière).
[1] Philippe Geneste Le Travail de l’école : contribution à une critique prolétarienne de l’éducation, éditions Acratie, 15 euros, 180 pages (en vente en librairie ou chez l’éditeur Acratie, L’Essart, 86310 La Bussière).




