Accueil > Ethiopie
L’Ethiopie, un pays fertile.
L’Ethiopie, un pays au sol ingrat, destiné à subir famines et sécheresses ? Son ministre de l’environnement Egziabher
Tewolde a lancé un programme encourageant l’agriculture biologique dans le nord du pays, destiné à s’étendre
pour nourrir ses 72 millions d’habitants. Robin Maynard
Grâce au compost, les
rendements de la féverole
Vicia faba L. minor
ont explosé, passant de
500 kg à 2 500 kg
par hectare.
Le Dr Tewolde Berhan Gebre Egziabher est ministre de l’environnement de l’Ethiopie. Plus exactement, il est directeur général de Ethiopian Environmental Protection Authority, institution gouvernementale de protection de l’environnement équivalent à un ministère de l’Environnement. Il s’est donné pour mission de combattre le désespoir et la dépendance qui minent l’Ethiopie. Cet homme courtois et posé a été à l’avant-garde d’une révolution agricole écologique et paysanne dans son pays.
Un des ses principaux champs de bataille ces dernières années a été son rôle de porte-parole du groupe Afrique dans les négociations internationales lors de l’établissement du Protocole de Carthagène sur le commerce des OGM. Il a dû affronter des multinationales comme Monsanto et Syngenta, et battre en brèche leurs affirmations selon lesquelles les OGM sont la solution à la faim et à la misère.
En 2000, il s’est opposé à ce que les Etats-Unis se débarrassent en Ethiopie de leurs cultures transgéniques sous couvert « d’aide alimentaire ».
Tout le monde a retenu les images des enfants de ce pays miné par la famine, la sécheresse et les conflits, au ventre gonflé et harcelés par les mouches. Mais Tewolde, lui, porte son regard sur la période précédent le demi-siècle qui vient de s’écouler, lorsque l’Ethiopie ne souffrait ni de la misère ni de la faim. Selon lui : « l’Ethiopie a souffert de la famine, de la sécheresse et des guerres, mais ce n’est pas une fatalité. Les Européens qui ont visité ce pays dans les années 1930 l’ont décrit comme un pays d’abondance et nos moissons étaient luxuriantes. Les visiteurs occidentaux admiraient notre bétail, plus robuste que chez eux. Je n’ai aucun doute que l’Ethiopie puisse se nourrir à nouveau et même fournir le double de la nourriture nécessaire à sa population actuelle. » Une affirmation audacieuse après la sécheresse qui a frappé le pays en 2002 ! Elle a dévasté les moissons et obligé le gouvernement éthiopien à faire appel à l’aide alimentaire pour 14 millions de personnes, soit le quart de sa population. A la fin 2004, la sécheresse en Somalie et en Ethiopie a touché 4 millions de personnes. Ailleurs, les tribus se disputent les rares ressources en eau. Les paysans éthiopiens cultivent traditionnellement sur deux périodes : l’une qui profite des pluies de mars et avril et l’autre, plus étendue, pendant les mois d’été. Ces dernières années lés premières pluies ont fait défaut alors que les plus longues étaient devenues plus clairsemées. La sécheresse et des précipitations imprévisibles ont conduit le gouvernement à déplacer deux millions de personnes, « encouragées » à quitter les montagnes fertiles orientales mais dégradées pour s’installer dans les collines à l’ouest moins peuplées. Cette mesure « essentielle » a eu des conséquences graves à cause de la malaria et de la maladie du sommeil qui sévissent dans la partie occidentale du pays. Dans ces conditions, Tewolde ne fait-il pas preuve d’une confiance idéologique pour l’agriculture biologique comparable à la foi que professait le colonel Mengistu Haile Mariam pour l’agriculture intensive ? Ce dernier s’était fixé des objectifs ambitieux en ce qui concerne la productivité agricole, grâce à des importations massives de produits chimiques. Les prévisions sur le papier se sont rarement concrétisées dans les champs. La foi dans les engrais de synthèse a perduré jusque dans le programme « Sasakawa-Global 2000 » lancé en 1986 après la famine des deux années précédentes. Ce programme était destiné à accroître la production alimentaire grâce à des crédits et à des subventions pour faire baisser les prix des engrais. Mais alors le cours du maïs, la principale culture visée par le programme, s’est effondré, ainsi que le flux d’argent issu des exportations.
Le projet « Tigray » pour nourrir le pays Tewolde avait prévu cela : « Faire reposer l’augmentation de la production sur la dépendance aux engrais chimiques n’était pas réaliste. Qui va les subventionner, alors que la capacité économique fait défaut ? Car les engrais sont disponibles au prix du marché ; si la révolution verte avec ses variétés à haut rendement réclamant beaucoup d’engrais devait démarrer aujourd’hui, elle ne serait pas abordable. Ainsi, le programme 2000 avait un horizon limité. Une approche plus écologique nécessitait un apport supplémentaire en travail de la part des paysans. Quoi qu’il en soit, l’Ethiopie est un pays de montagnes au terrain accidenté et varié. » Convaincu de l’échec inévitable de Sasakawa Global 2000 Tewolde a lancé dès 1996 le projet parallèle et plus local dit « Tigray » - du nom de la région septentrionale de l’Ethiopie, là où le projet allait s’appliquer - pour montrer que la sécurité alimentaire serait plus facilement réalisée en s’appuyant sur le savoir traditionnel des paysans adapté aux conditions locales. « La rupture avec les pratiques intensives n’est pas quelque chose dont le gouvernement ou moi-même pouvons nous vanter d’avoir introduit, nous répondons et allons dans le sens d’une réalité concrète. Ce sont les paysans eux-mêmes qui ont fait en sorte que les produits chimiques distribués dans le pays soient restés dans les magasins... La plupart d’entre eux utilisent de l’engrais ainsi que la rotation des cultures pour la fertilité de sols.
Le projet Tigray a servi à promouvoir l’utilisation du compost, technique nouvelle pour les paysans. » Grâce au compost, les rendements de la féverole ycia faba L. minoront explosé passant de 500 à 2 500 kg par hectare. Cette réussite a incité le gouvernement éthiopien à abandonner l’agriculture intensive pour la réorienter vers l’agriculture biologique et à mettre l’accent en 2002 sur la réhabilitation de l’environnement comme facteur essentiel à l’augmentation de la productivité. Selon le programme adopté cette année : « Faire en sorte que les processus écologiques et les écosystèmes soient respectés, la biodiversité préservée et que les ressources renouvelables soient utilisées de sorte que les capacités productrices et régénératrices soient maintenues et accrues... et lorsque cette capacité est affectée, chercher des interventions appropriées pour la restaurer. » Si les beaux discours sont faciles, le rejet des politiques antérieures l’est moins. L’Ethiopie est le pays africain qui possède le plus important stock de pesticides obsolètes, estimé à environ 3 000 tonnes en 2003. Ces stocks sont la preuve patente du caractère inapproprié des techniques agricoles occidentales pour la topographie éthiopienne. « Notre pays a beaucoup de produits chimiques en stock et pourtant son environnement n’a pas été massivement contaminé. C’est pourquoi on voit encore de vastes populations d’oiseaux de proie comme les gypaètes barbus dont l’espèce européenne est presque éteinte. Grâce à la biodiversité éthiopienne, les parasites présentent moins de problèmes qu’avec des monocultures étendues. Leur développement reste localisé sauf pour les parasites migrateurs comme les criquets et la chenille Leucania, qui présentent un problème par rapport au stockage plutôt que dans les champs. »
Le leurre des OGM
Les vautours survolant Addis Abbeba n’ont rien à voir avec d’autres prédateurs bien plus dangereux comme... les pesticides qui n’ont pas tenu leurs promesses. Aujourd’hui les représentants des firmes agrochimiques installées dans différentes capitales africaines tentent de convaincre les politiciens des bienfaits de la nouvelle technologie destinée à vaincre la faim, comme ces cultures transgéniques vitaminées résistantes au sel et à la sécheresse.
Comme elles n’ont pas réussi à vaincre la résistance des consommateurs européens, les firmes biotechnologiques ont joué la carte de la faim pour exploiter le sentiment de culpabilité et l’incertitude du public, disant que même si l’Occidental bien nourri peut ne pas avoir besoin des OGM, les OGM sont absolument nécessaires pour les millions d’affamés des pays comme l’Afrique. « C’est très mesquin de jouer sur le sentiment de culpabilité des Européens. Le groupe Afrique a décidé librement que les OGM ne sont pas bons pour nous. Au contraire, ces OGM ne feraient qu’accroître notre esclavage à cause des brevets. A travers la pollinisation croisée, les plants cultivés à partir des semences locales contracteront des traits génétiques à cause de cultures transgéniques voisines... et seraient susceptibles d’exposer les paysans à payer des royalties. En d’autres termes nos paysans deviendraient les serfs de compagnies détentrices de brevets basées de l’autre côté de l’océan. Un esclavage serait réintroduit, consistant non plus à transporter nos peuples de l’autre côté pour aller travailler dans les plantations outre Atlantique, mais plutôt nous faire cultiver les champs sur nos propres terres appartenant de fait à des compagnies américaines ! »
Heureusement, il n’y a pas de cultures transgéniques en Ethiopie, ni champs d’essais ni postes avancés de firmes biotechnologiques à Addis Abbeba, avec leurs représentants à l’affût d’un conflit, d’une crise climatique ou d’une augmentation des profits tirés des exportations pour impulser une nouvelle politique.
L’urgence de l’agriculture biologique
Le terrain peu fertile de l’Ethiopie avec une agriculture viable dans les aires de montagne et des petites parcelles de terres détenues par 40 millions de petits propriétaires l’ont emporté sur de l’agriculture intensive pilotée par l’Etat et par les multinationales.
Les méthodes du projet Tigray - la construction de terrasses pour éviter l’érosion, l’utilisation de compost, des légumineuses fixant l’azote de l’air plutôt que l’usage d’engrais - font la différence. Mais les 66 projets locaux sur 9 régions en Ethiopie sont des premiers pas modestes. Pour revenir à la période de faste, au lieu d’une dépendance de 300 000 tonnes annuelles issues de l’aide alimentaire, il faudra de l’argent, pour le stockage des denrées et la réfection de routes pour les acheminer en cas de sécheresse. Mais avec une dette nationale de 6,5 milliards de dollars et 120 millions de paiement d’intérêts, l’argent fait défaut.
L’agriculture, produisant 40 % du PNB, est le secteur économique le plus important. Sur elle repose non seulement la nécessité de nourrir la population éthiopienne mais aussi de générer des liquidités pour rembourser sa dette et reconstruire ses routes.
Robin Maynard est membre fondateur de Farm, association faisant campagne en Grande Bretagne pour une agriculture paysanne .
Pour sortir le pays de la
misère, le gouvernement
compte sur l’agriculture
paysanne pratiquée par
40 millions d’agriculteurs
Dr Tewolde Berhan
Gebre Egziabher
est directeur général de
l’Ethiopian Environmental
L’écologiste n°17 décembre-janvier-février 2006.




