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Finkielkraut, la mécanique de l’insulte

par Rosa Lafleur

Publie le samedi 23 avril 2016 par Rosa Lafleur - Open-Publishing
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Le passage d’Alain Finkielkraut place de la République aurait dû rester insignifiant. Mais les réactions outragées qu’il a suscitées en disent long sur un ordre qui tient à sa propre hiérarchie de la violence – et veut discréditer Nuit debout.

Reconnaissons à Alain Finkielkraut un talent : savoir créer la polémique qui le positionnera du côté des victimes et de la subversion. Une prouesse. Car il n’est besoin d’aucune paire de lunettes, ni de brevet de journalisme pour constater qu’Alain Finkielkraut appartient au monde des dominants et des néoconservateurs. Mais cet homme attaché à l’ancien monde joue de son époque, de ses codes médiatiques et de sa triangulation en vogue. Engagé et avisé, Alain Finkielkraut a conscience de l’effet indésirable que peut produire sa présence sur une place de la République rebaptisée "place de la Commune", où l’on rêve debout de démocratie et d’égalité, où l’on met en place des commissions "LGBT", "convergences des luttes" ou "Françafrique".

La promenade de l’académicien à Nuit debout ne peut être lue comme une simple démarche de curiosité intellectuelle. Sa présence relève de la provocation. Elle est de nature à susciter du rejet, et il le sait bien. Si Éric Fassin ou Rokhaya Diallo s’étaient rendus à la Manif pour tous, on peut penser qu’au bout d’une heure, ils auraient eu droit à quelques invectives. Est donc arrivé un fait terriblement prévisible : quelques personnes ont traité de « fasciste » Alain Finkielkraut, une scène filmée qui a fait sans surprise le miel et le tour des télévisions comme des réseaux sociaux, produisant un concert de voix "bien-pensantes" mettant en garde les initiateurs contre de prétendues dérives anti-démocratiques. De fil en aiguille, un bruit de fond finit par insinuer que Nuit debout n’est qu’une fabrique à Pol Pot, que ces gens qui prétendent vouloir la démocratie ne sont en fait que des sectaires, des néostaliniens en puissance. Misère.

Échelle de l’insulte

Pour les pensées vieillies et usées, ayant sans doute été congelées à l’époque de la guerre froide, la critique du capitalisme et du régime en place ne rimerait qu’avec des expériences autoritaires. N’ont-ils pas vu qu’aujourd’hui, c’est la dictature des marchés financiers et le contrôle social qui sont mariés avec les politiques néolibérales ? Il n’y a qu’à voir le dernier Walt Disney, Zootopie, pour s’en convaincre – c’est dire ! Mais Finkielkraut tient là son fil. Et ça mord à l’hameçon !

Derrière l’unanimité des prises de position au sommet pour condamner, de Najat Vallaud-Belkacem à Marion Maréchal Le Pen, en passant par Laurent Joffrin, Éric Zemmour ou Romain Goupil, c’est une échelle des valeurs qui se déploie pour définir ce qui relève de l’insulte et de la violence la plus intolérable. Alain Finkielkraut ne devrait-il pas en prendre de la graine, lui qui ne tarit pas d’invectives à l’égard des « blacks, blacks, blacks », des « sauvages », des Français qui ne sont « pas de souche », des rappeurs qui font « du bruit » et non de la « culture » ? Ces insultes-là ne semblent pas déranger le monde dominant, en tout cas pas suffisamment pour qu’il s’indigne bruyamment et de concert, exigeant excuses et explications.

Cet épisode Finkielkraut-Nuit debout pourrait n’être qu’anecdotique s’il ne traduisait pas une hiérarchie des normes en vigueur, celle-là même qui se trouve contestée dans les prises de parole des rêveurs éveillés. Souvenez-vous, il n’y a pas si longtemps, la chemise arrachée d’un patron avait également mis le monde dominant dans tous ses états. Une image et des condamnations en boucle, et les salariés en légitime révolte d’Air France étaient jetés aux orties. Là se situait l’inacceptable, l’acte révoltant. Le plan de licenciement massif dans une entreprise engrangeant des profits apparaissait, lui, secondaire. Dans un contexte de chômage de masse, la violence d’un salarié malmenant son patron dans un geste de colère lié à l’annonce de la perte de son emploi là se situait la violence la plus inacceptable, "physique".

Mesure de la violence

La violence sociale et la violence des discours racistes, pourtant quotidiennes et de nature à ravager des vies moralement et physiquement, ne suscitent pas la même levée de boucliers, la même sommation à condamner. Et, comme nous l’avons vu avec la peine inouïe infligée aux Goodyear, malheur à celles et ceux qui osent contester la marche injuste de ce monde, la hiérarchie des normes. La loi du profit détruit à bas bruit médiatique la liberté et la dignité de millions de personnes dans notre pays riche. Il est temps que notre société s’interroge sur ce qu’elle considère comme une violence inacceptable et sur la démocratie de façade de notre régime social et politique.

Au gouvernement, des voix se sont élevées pour « condamner absolument » l’accueil réservé à Finkielkraut. « La classe politique est indignée », nous dit-on partout. Comme nous aurions aimé qu’au moment des affaires Cahuzac ou Thévenoud, elle appelle en chœur à « condamner absolument » ! Comme nous aurions aimé que quand un policier tue un manifestant pacifique, Rémi Fraisse, les ministres appellent à « condamner absolument » ! C’est ce type de "deux poids, deux mesures" qui rend aujourd’hui l’air de notre système irrespirable.

Le gouvernement peut ainsi faire la leçon de morale sur la montée de l’intégrisme musulman dans les quartiers populaires et, dans le même temps, vendre des armes au Qatar ou donner la légion d’honneur à un prince héritier d’Arabie saoudite. Une intellectuelle française, Élisabeth Badinter, peut avoir tribune ouverte dans tous les journaux pour condamner la « pression islamique » mais qu’elle soit une actionnaire majeure de Publicis, entreprise qui vient de signer un contrat pour redorer la communication de l’Arabie saoudite, ne suscite aucun cri d’orfraie au sommet.

Retour de la question sociale

À Nuit debout, on a le sentiment que l’on tente de penser à l’endroit ce que le système met à l’envers. L’exigence démocratique y est l’un des thèmes majeurs de discussion. Il n’est pas simple de savoir comment la faire vivre, vraiment, nous devons encore chercher, inventer.

Ce qui est sûr, c’est que la perspective d’une démocratie directe est aux antipodes de la société ossifiée et hiérarchique promue par Alain Finkielkraut et les siens. Enfin, ne perdons pas de vue que la démocratie ne vise pas à effacer le conflit. En réalité, il n’y a pas de démocratie véritable sans conflictualité. La bonne nouvelle avec Nuit debout, et plus globalement avec ce vent de contestation sociale qui souffle à nouveau dans notre pays, c’est que les rapports de force se musclent. C’est aussi que la question sociale se réinvite dans le débat public là où Finkielkraut ou Manuel Valls rêvait de l’enfermer dans la question identitaire.

Au fond, la focalisation médiatique sur cet incident mineur, sans intérêt parce que trop attendu, est le révélateur d’une société qui a peur d’affronter la contestation foisonnante et croissante du système. Nuit debout sème des graines, indique un état d’esprit, du côté de l’émancipation humaine, quelque chose comme : nous voulons compter et décider de nos vies, dessiner un nouvel horizon pour nous projeter dans un autre monde que celui des profits, de l’austérité, de l’oligarchie, des inégalités sociales et territoriales, du consumérisme qui tue la planète et nos désirs, des rapports de domination sexistes et racistes. Et c’est heureux.

http://www.regards.fr/web/article/finkielkraut-la-mecanique-de-l

Messages

  • Merci pour ce texte qui "remet en place" un viel homme qui y croit encore.
    Juste pour la réflexion : 1945 -> 1968 = 23 ans. Pourquoi 1945 ? Date à laquelle l’humanité a décidé d’arrêter de se massacrer (enfin pas totalement mais au moins à l’échelle planétaire)
    Aujourd’hui la pyramide des âges s’est déplacée, dans nos sociétés occidentales, vers la génération "silver".
    Et il est bien plus rafraichissant d’écouter un ex-tarnacois se "coltiner" une brochette de suffisants auto-proclamés de la génération du "baby boom" sur un plateau de TV que de subir les lithanies d’un prétendu intellectuel gâteux.
    En cela le mouvement Nuit Debout est une bouffée d’oxygène dans cette société qui ne survit que dans le culte de la performance de la prolongation de l’espérance de vie toute imbue de sa propre personne qu’elle croit.

    Une chanson du grand Jacques : Les bourgeois https://youtu.be/dCHi5apc1lQ