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Les demolisseurs de la recherche

mercredi 4 février 2004 - Contacter l'auteur

Il y a six mois est paru un rapport de la Cour des Comptes sur le CNRS. La
direction du CNRS a immediatement mis en chantier toute une serie de mesures
pour prendre en compte les recommandations de ce rapport. Sans en attendre
les resultats, un autre rapport etait commande a l’Inspection Generale des
Finances. Ce 2e rapport devrait etre rendu public ce printemps, mais
uniquement une fois que la direction du CNRS en aura pris connaissance et y
aura repondu.

Une fuite vient d’etre organisee, qui ne peut se situer qu’au niveau
gouvernemental, et le journal l’Express en a publie des extraits
soigneusement choisis et sortis de leur contexte. Comme le rapport est
secret, les personnes concernees (les personnels du CNRS) ne peuvent
repondre. Il y a dans ce procede des "extraits de fuite" quelque chose de
nauseabond.

Il n’est donc pas question d’y repondre point par point. Deux remarques
suffiront. Le rapport suggererait au CNRS d’abandonner plusieurs disciplines
"marginales", mettant par la-meme en cause l’une de ses forces : sa
pluridisciplinarite. Il proposerait en particulier d’exclure des disciplines
comme l’economie (a l’heure de la mondialisation et des debats qu’elle
suscite), ou les sciences politiques (alors que nous souffrons d’un malaise
democratique et sommes en pleine crise de la representation). Par ailleurs,
le rapport montrerait qu’il serait facile de recuperer 100 a 150 emplois
administratifs parfaitement inutiles, ce qui, sur un personnel de 25000
personnes, revient a dire qu’il est dramatique que 0,5% du personnel n’ait
pas un emploi utile.

Les chercheurs sont des reveurs et des batisseurs. Ils revent de repousser
les limites de l’ignorance et de l’impossible. Et, avec le travail qu’ils
produisent a partir de ces reves, ils contribuent a batir la societe a
venir. Comme de bons batisseurs, ils tiennent a entretenir et a ameliorer
leurs outils. Ce printemps ils organiseront des Assises, ou des Etats
Generaux de la Recherche, qui permettront de remettre en question sans
complaisance l’organisation de l’appareil de recherche, et notamment
d’ameliorer le fonctionnement du CNRS. Par ailleurs, les equipes de
recherche ne fonctionnent pas sans un apport continuel de jeunes chercheurs.
Nous disons qu’ameliorer l’organisation des appareils de recherche ne suffit
pas. Nous affirmons aussi que decourager les jeunes a s’engager dans la
recherche, desesperer ceux qui s’y sont engages, est inacceptable, parce que
nous avons une haute idee de la Recherche comme Bien Public.

Ceux qui s’opposent a nous ont une haute idee de la rentabilite a court
terme, et non pas du Bien Public. Ils veulent ignorer que les processus
vitaux demandent du temps et de la patience, et ils exigent que la recherche
soit immediatement rentable. Pour eux, degraisser le CNRS devrait augmenter
sa rentabilite, tout comme les licenciements massifs permettent
l’augmentation de titres en bourse. Ils s’imaginent que reformer des
structures peut dispenser d’investir ; ce n’est certes pas le pari des USA,
du Japon, de l’Inde ou de la Chine ! Ils pensent qu’un debat entre les
scientifiques et la societe pour adapter la recherche aux besoins de notre
temps est inutile, voire dangereux. Ce sont des demolisseurs, qui, pour
parvenir a leurs fins, utilisent n’importe quels outils, y compris les moins
nobles, comme les "extraits de fuite". Ce ne sont pas de telles methodes qui
entameront notre determination a sauver la recherche.

Alain Trautmann, Directeur de Recherches au CNRS
Porte-parole du Collectif "Sauvons la Recherche"

Mots clés : Economie-budget / Sciences - Recherche / Service public /
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