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Lettre à Jean-Luc Mélenchon
par Roger Martelli
Publie le mardi 7 juin 2016 par Roger Martelli - Open-Publishing9 commentaires
Mon cher Jean-Luc,
Je serai avec toi au rassemblement du 5 juin.
Jamais je n’ai connu une situation aussi étonnante que celle que nous vivons, tant de nuages noirs et tant de lumières, éparses ou regroupées pour contredire les ténèbres. La politique telle qu’elle se pratique est bien malade. Et pourtant le désir de politique vraie est incroyablement tenace, dans les rues et sur les places, au grand jour ou dans la nuit.
Nous ne savons pas ce qu’il adviendra du mouvement en cours contre la loi Travail. Soyons seulement persuadés qu’il a besoin de s’adosser à de la perspective politique, pour que la colère ne tourne pas au ressentiment, pour que le pire toujours possible ne l’emporte pas sur le meilleur à notre portée. Le pire serait que grandisse l’image d’un espace politique anémié, occupé par les seules forces du consensus résigné. Le pire serait la reproduction de ce que l’on est en train de nous construire, pierre après pierre, et qui nous conduit tout droit à la cantine du Front national, en 2022 si ce n’est pas en 2017.
Le pire serait que l’on s’habitue doucement à ce que des femmes et des hommes se réclamant de la gauche y contribuent. Le Front national n’a jamais connu de poussée aussi grande que dans des moments, après 1984 et à la fin des années 1990, où un gouvernement réputé de gauche a tourné le dos aux attentes de ceux qui l’avaient porté au pouvoir. Voilà plus de trente ans que ces gouvernants singent la compétitivité, la flexibilité, la pseudo-modernité chères à la finance et à la droite. Aujourd’hui encore, ils veulent nous faire croire qu’il faut aller plus loin encore dans le vertige libéral. Nous serions ainsi voués à passer sans cesse de Mitterrand à Jospin, puis de Jospin à Hollande, pour en arriver à Valls et peut-être à Macron.
Il faudra bien que cela cesse, si l’on ne veut plus aller de recul en recul. On pense ce que l’on veut de la compétition présidentielle, et mieux vaut en penser du mal. Mais force est de constater qu’elle continue de passionner et de mobiliser. Que les forces critiques ratent l’échéance et il ne leur reste que les larmes pour pleurer et, au bout du compte, la gauche trinque et le peuple prend des coups. Depuis le coup d’éclat de Jacques Duclos à l’élection présidentielle de 1969, la gauche de gauche a accumulé les déboires, de reculs en débandades. Chacun, à un moment donné, a cru qu’il pourrait tirer seul son épingle du jeu, chevènementiste, communiste, trotskyste, écologiste et j’en passe. On voulait monter très haut et, chaque fois, on est descendu un peu plus bas. Une seule fois, nous avons démenti nos tristes habitudes : nous nous sommes rassemblés et nous avons marqué la donne politique. Comme nous l’avions fait en 2005, dans le combat contre le projet de traité constitutionnel européen. Cette fois dont je parle, c’était en 2012, et tu étais notre candidat.
Nous ne pouvons pas revenir en deçà. Bricoler une improbable union de la gauche, pour aller au second tour à n’importe quel prix ? Et pour faire quoi ? Revenir au discours hollandais du Bourget ? On sait où cela nous a menés. Repartir à la case Jospin ? C’est entre 1997 et 2002 que le FN a pris son envol. En fait, tout bricolage, toute stratégie des petits pas ou des petits mieux, fût-ce au nom de la nécessaire unité, est une redoutable impasse. L’échec patent de la gauche de gouvernement tient à un fait majeur : elle n’a pas voulu voir que l’efficacité démocratique et sociale suppose désormais d’agir à la racine de nos maux, dans l’économique, dans la conception du social, dans la dynamique démocratique. Ce qu’il nous faut, c’est nous reconstituer ; nous avons donc besoin de « constituant ».
Entendons bien sûr ce mot dans l’esprit de 1789 : pas seulement l’écriture d’un texte constitutionnel, mais la définition de tout ce qui le fonde, les finalités, les critères, les méthodes, le mouvement nécessaires pour construire une société qui ne soit pas une jungle. Nous devons viser un processus populaire de renversement, qui ferait passer de l’accumulation au bien vivre, de la « gouvernance » à la souveraineté du peuple, de l’appropriation privative au bien commun. En bref, nous n’avons pas besoin d’une gauche un tout peu plus à gauche, mais d’une gauche de rupture. C’est en rompant que l’on améliore les choses, même si l’on y parvient progressivement.
On nous dit qu’il ne faut pas se hâter, qu’il convient de vérifier si l’on est d’accord, de fixer d’abord un programme minimum. Mais voilà plus de 20 ans, depuis le coup de tonnerre du mouvement de novembre-décembre 1995, que nous discutons, que nous élaborons des plateformes, que nous débattons de projets. Des projets, nous en avons rédigés à la pelle et ce fut toujours passionnant. Chaque fois que nous l’avons voulu, nous nous sommes accordés sur les propositions qui illustraient notre entente. Le programme n’a jamais été un préalable : il a toujours été une conclusion. En réalité, l’entente a un seul socle possible, autour d’une seule question de fond : on rompt pour rebâtir ou on aménage à la marge ? Si notre accord porte sur la rupture – or elle est la base de toutes les convergences depuis quinze ans – il n’est pas besoin de longues semaines pour se mettre enfin en mouvement.
Car la situation exige qu’il y ait de l’alternative politique dès maintenant, et pas seulement dans un avenir indéterminé. Il n’est pas vrai que l’on a du temps, qu’il faut laisser se déployer l’action en cours, en attendant qu’en émerge l’idée politique de masse qui changera tout. Je suis certain que le mouvement critique produira sur son chemin de l’invention, de l’inédit, de l’imprévisible. Mais il y parviendra d’autant mieux qu’il pourra s’adosser sur de la proposition politique cohérente, née dans l’espace politique lui-même, fût-il moins vaillant qu’autrefois. Les grèves de juin 1936 ont suivi la victoire électorale du Front populaire, celles de 1968 se sont coulées dans un processus de forte mobilisation électorale à gauche. Dans un pays de vieille politisation démocratique, la confusion, le doute, l’incertitude politiques sont autant de freins à la lutte sociale. Quand l’horizon est politiquement brumeux, la volonté d’agir reste nécessaire et possible, mais elle est en partie corsetée .
Ne nous dissimulons pas la contradiction : tant de déceptions et de désillusions font que l’on ne croit plus aux vertus de l’élection présidentielle et pourtant, confusément, on en attend encore quelque chose. On jure que l’on ne s’y laissera plus prendre… et on se résout à voter. Il faut donc que du raccord s’opère immédiatement entre le mouvement qui dit « non » et l’espace public qui veut savoir si l’on peut construire à partir de ce « non ». Il faut que l’on sache que, quoi qu’il advienne, en 2017 la gauche de gauche rassemblée sera au rendez-vous, comme la seule dépositaire d’une vieille histoire qui tourne autour de la triple passion, démocratique et populaire, de l’égalité, de la citoyenneté et de la solidarité. Et il doit être clair qu’elle n’y sera pas seulement pour témoigner, mais pour disputer l’hégémonie à un PS qui, à sa tête du moins, a tourné le dos à ses valeurs fondatrices.
Depuis des années, Jean-Luc, tu es du côté de ce qui a contribué à faire bouger les lignes à gauche, « l’appel Ramulaud », la campagne de 2005, les collectifs antilibéraux. Tu as été un des pivots du Front de gauche. Tu portes toi aussi, une part de responsabilité dans ce qui a érodé la dynamique de cette dernière expérience. Mais une part seulement. Et pour des millions de gens, tu as incarné l’esprit du Front de gauche. Si, en 2012, nous nous sommes à ce point collectivement déployés, j’attends celui qui osera dire que tu n’y étais pour rien.
On peut être d’accord ou pas avec ce que tu dis à tel ou tel moment. On peut aimer ou pas ta personnalité et ton style. On apprécie ton sens de la formule qui fait mouche, ou on peut s’en irriter. Tu as ta façon à toi de parler de ce qui nous rassemble, la République, la laïcité, la nation démocratique, l’Europe, la fraternité universelle, la gauche, le commun. C’est vrai qu’elle n’est pas toujours la mienne. Pourquoi s’en étonner et s’en offusquer ? Tu es d’une culture politique particulière, dans un espace qui en compte plusieurs. Tu ne masques rien de ce que tu es : tant mieux…
Ce qui compte est que, aujourd’hui, dans une large fraction de l’opinion que la gauche désole, mais qui se reconnaît encore dans ses valeurs, tu es entendu comme une voix alternative à celle de la capitulation officielle. Inutile de tourner autour du pot : dans le moment présent, tu es massivement perçu comme un choix utile à gauche. Pour ne pas dire la seule candidature crédible qui soit à gauche…
Le 5 juin, on verra bien que tu n’es ni un homme seul ni un sauveur suprême, ni un prophète ni un simple porte-voix. Tu vaux parce que tu es un individu, un homme libre. Mais tu ne vaux jamais autant que quand nous sommes des millions, non pas derrière toi mais à tes côtés. Tu n’as pas besoin de ralliés, mais de partenaires. C’est donc notre intérêt de nous retrouver avec toi.
À dimanche 5 juin, par conséquent.
Salut et fraternité
Roger Martelli, ancien dirigeant du PCF, historien reconnu, et un des animateurs du groupe Ensemble !
Messages
1. Lettre à Jean-Luc Mélenchon, 7 juin 2016, 13:37, par rinaldo
dirigeant martelli ? allons allons ...un peu de modestie roger ! disons plutôt simple figurant d’un comité central entravé et anémié par un BP omnipotent ,qui depuis marchais ne fut jamais en phase avec le social et dont roger devint avec le déclin un spectateur curieux de l’entrée de ce parti dans un coma politique et de ce qui devient sa sortie de l’histoire .Quand je pense que tout ce gâchis , fut l’espèrance de deux générations ( celle de mes parents et la mienne).
1. Lettre à Jean-Luc Mélenchon, 7 juin 2016, 19:57
Finalement Mélenchon et Hollande ont les même intérêts : Empêcher que la gauche anti -hollandiste s’unisse sur quelqu’un d’autre que Mélenchon, pour bloquer toute candidature Hollando-compatible !
2. Lettre à Jean-Luc Mélenchon, 7 juin 2016, 18:02, par pauvred’eux
Au début de son intervention, une partie de la foule crie "Jean-Luc président, Jean-Luc président " Il intervient aussitôt en disant "ah vous allez pas commencer avec ça, ici on dit Résistance".
C’est sûr c’est un comportement de futur dictateur, et même un Kim Jung II en puissance.
En lisant les commentaires, je me dis qu’avec des révolutionnaires comme ça, la finance ne risque rien avant quelques dizaines d’années.
"Nous aurons tout, rien de vous, tout de nous... dans dix mille ans !" (Ferré)
1. Lettre à Jean-Luc Mélenchon, 7 juin 2016, 19:54, par J.
Monsieur Martelli fait partie des liquidateurs du PCF qui comme Robert Hue voulait refaire le Congrès de Tours en revenant à Jean Jaurès, certes remarquable opposant à l’affrontement inter-impérialiste de 1914, des guerres que paient toujours aux prix fort les peuples et leurs forces progressistes, mais dont on ne saura jamais s’il aurait rejoint le PCF...
Jaurès remarquable député socialiste dans l’oeuvre remarquable quoique réformiste duquel on trouve toujours à boire et à manger.
Si on connaît mal Jaurès comme moi, on sera étonné que Mitterrand, Jospin, Rocard, Hollande, Valls, Hue et R. Martelli puissent s’en réclamer, sans compter Le Maire de Béziers Ménart ou même Sarkozy.
La grande peur de la Bourgeoisie fut le PCF et son combat pour la Révolution directement issue de 1789, où cette même Bourgeoisie utilisa les masses paysannes et les Sans-Culottes, "la Populace" qui eux se laissèrent moins manier, puis Baboeuf, puis les révoltes républicaines de 1830-1848, 1871 (Les Communes de Paris, Grenoble ...) puis vinrent Le Front Populaire, la Résistance et le CNR brusque accélération de la lutte des classes après la création du PCF.
Oui, Monsieur Martelli, vous avez contribué à nous affaiblir et maintenant on vous retrouve avec Monsieur Mélenchon qui vaut mieux que tous vos amis opportunistes qui dirigent ce qui reste du reste du PCF, et qui pourrait peut-être contribuer à sa place à une nouvelle accélération de la Lutte des classes.
Aujourd’hui, je suis triste de constater que le fantôme du PCF circule encore impuissant, derrière mon syndicat,lui-même poussé dans ses retranchements sur des luttes défensives, un PCF incapable de proposer quoique ce soit à part de futures trahisons, il rode dans les manifs contre la "loi Travail", mais toujours sur la défensive.
Vous nous avez coupé les ailes, sorti le couteau d’entre nos dents, vous nous avez édentés et quoi plus encore (mon ami Jean en dirait plus à votre endroit...)
Vous et vos refondateurs, poissons pilotes ou amis déçus (?) de P. Laurent et son état-major d’arrivistes, occupant encore des places héritées d’un PS dont vous accompagnez les dérives depuis le Programme Commun puis la "Gauche plurielle" vous les "modernistes", avez accompagné la compromission social-démocrate loyale gestionnaire devenue maintenant véritable compagne du Capital avant le Fascisme...
Mélenchon a reconnu qu’il s’est trompé sur l’UE, vous non, comme les Trotskistes vous avez cru à l’Europe Sociale, nous allons avoir l’Europe fasciste et vous avez contribué à nous démunir de notre souveraineté nationale avec vos illusions réformistes...
Si je le pouvais, je dirais à Mélenchon de vous tenir à l’écart vous et vos ami(e)s opportunistes, vous seriez capables de tenter de le jeter à nouveau dans les bras de l’Américain et du Catalan franquiste qui nous gouvernent, au nom de l’Union de la gauche.
Rappelez-vous, "il n’est pas de sauveur suprême, ni dieu, ni César, ni tribun,
Producteurs sauvons-nous nous-mêmes..." Mélenchon n’est pas mon guide, juste un moyen, faute de mieux pour secouer cette torpeur provoquée par votre poison réformiste.
Joël, Communiste français et Internationaliste.
2. Lettre à Jean-Luc Mélenchon, 7 juin 2016, 21:35
Ah ! Moi j’ai une version version (en public) où le poête termine en ponctuant par un "DEMAIN MATIN !" nettement plus...optimiste et rassurant.
3. Lettre à Jean-Luc Mélenchon, 8 juin 2016, 08:45, par CD
Merci de cette contribution cher camarade !
"En fait, tout bricolage, toute stratégie des petits pas ou des petits mieux, fût-ce au nom de la nécessaire unité, est une redoutable impasse. L’échec patent de la gauche de gouvernement tient à un fait majeur : elle n’a pas voulu voir que l’efficacité démocratique et sociale suppose désormais d’agir à la racine de nos maux, dans l’économique, dans la conception du social, dans la dynamique démocratique. Ce qu’il nous faut, c’est nous reconstituer ; nous avons donc besoin de « constituant ».
Entendons bien sûr ce mot dans l’esprit de 1789 : pas seulement l’écriture d’un texte constitutionnel, mais la définition de tout ce qui le fonde, les finalités, les critères, les méthodes, le mouvement nécessaires pour construire une société qui ne soit pas une jungle. Nous devons viser un processus populaire de renversement, qui ferait passer de l’accumulation au bien vivre, de la « gouvernance » à la souveraineté du peuple, de l’appropriation privative au bien commun. En bref, nous n’avons pas besoin d’une gauche un tout peu plus à gauche, mais d’une gauche de rupture."
OK - Chri Dlr
4. Lettre à Jean-Luc Mélenchon, 8 juin 2016, 09:18
" mais d’une gauche de rupture"
Rupture avec quoi ? avec le capitalisme bien sûr ... dixit Mitterand
Ouais, après trente années de PS, il a découvert l’eau tiède et aussi la.... Lune !
5. Lettre à Jean-Luc Mélenchon, 8 juin 2016, 17:37
Les trotskistes n’ont jamais "cru"(sic) à l’Europe sociale. Faut arrêter de déconner.
6. Lettre à Jean-Luc Mélenchon, 12 juin 2016, 21:41, par pauvred’eux
Bah oui, je connais cette version mais c’est normal en public, il faut que ce public ressorte content... et optimiste. Il n’empêche que l’immense majorité qui n’a pas vu ce concert et qui a le disque sait que j’ai raison.