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« Loi travail » : vers l’épreuve de force
par Terrains de luttes.
Publie le samedi 9 avril 2016 par Terrains de luttes. - Open-PublishingAvec certainement plus d’un million de manifestants ce 31 mars et assurément au moins le double de ceux du 9 mars, le mouvement contre la « loi travail » a passé un cap. Ni les prétendues concessions faites par le gouvernement le 14 mars dernier, ni le soutien devenu outrancier de la direction de la CFDT à ce dernier (la participation de dissidents de cette centrale dans les cortèges était d’ailleurs loin d’être anecdotique) n’auront suffit à marginaliser la contestation dudit projet de loi qui reste rejeté par sept Français sur dix.
À Matignon, on juge que le mouvement « est élevé mais on n’a pas non plus basculé dans un phénomène traduisant une mise en mouvement de toute la jeunesse et de tous les salariés » Ajoutons pas encore basculé car, contrairement aux réformes anti-ouvrières mises en œuvre par Hollande comme la mal nommée loi de sécurisation de l’emploi et celle portée par Macron, nous sommes bel et bien en face de la plus grande protestation contre sa politique économique et sociale depuis le début du quinquennat. Même François Fillon, inflexible face aux millions de manifestants contre la réforme des retraites de 2003 et 2010, dit qu’il vaut mieux arrêtez les frais !
Au plus haut de l’État, la crainte d’une fin de mandat chaotique rend fébrile et on comprend mieux pourquoi El Khomri recevra finalement mercredi l’UNEF, soit le lendemain de la nouvelle journée d’action prévue dans les lycées et les universités, pour examiner certaines propositions du syndicat étudiant. Il est aussi clair dans toutes les têtes que si l’exécutif a finalement reculé sur la déchéance de nationalité et plus largement sur la révision constitutionnelle, on peut le contraindre à faire de même sur la « loi travail ».
Les ingrédients de la crise sont bien là. La plus vraisemblable est que la poursuite d’une contestation de haut niveau − le débat parlementaire démarre le 3 mai prochain, avant le traditionnel 1er mai qui tombe un dimanche cette année, et la bataille d’amendements s’y annonce rude − fasse exploser les contradictions sur le plan politique : au fur et à mesure des concessions accordées aux manifestants, la droite aura alors beau jeu de ne pas voter la loi comme elle n’irait plus assez loin à son goût tout comme les députés socialistes les plus à gauche qui se verraient rassenés dans leurs critiques. Dès lors, un nouveau recours au 49-3 n’est pas à exclure, qui ouvrirait la voie à une motion de censure votée y compris par une partie de la majorité et à la chute du gouvernement Valls. Alors même que ce dernier émettait l’hypothèse de sa démission début mars, ce serait en fait pour lui l’occasion de poursuivre sa carrière politique dans les habits du réformateur contrarié. Quant à Hollande, en parfait élève de Mitterrand, il est parfaitement capable d’opter pour la dissolution qui, avec le probable retour de la droite aux manettes suite aux élections législatives qui suivraient, constituerait pour lui une occasion unique de se relancer à un an de la présidentielle : vertige du pouvoir.
Construire le mouvement jusqu’au retrait total
La crise, il faut surtout l’espérer sociale, y compris pour que les revendications basculent au-delà du seul retrait de la « loi travail » qui n’en demeure pas moins un préalable : pour cela, la jeunesse doit clairement affirmer son rôle de locomotive du mouvement, à l’instar de son rôle lors de celui du CPE en 2006. N’étant pas assujettie sur le plan économique et en l’absence à ce jour de secteurs en grève reconductible (elle se fait y compris attendre chez les cheminots, en butte à une réforme de leur temps de travail analogue à celle de la « loi travail »), c’est à une combinaison fine, en particulier sur le plan local où les organisations de jeunes ne sont pas toujours nécessairement coordonnées avec celles syndicales, qu’il faut travailler, alternant journées de mobilisation fortes et actions de blocages de l’appareil économique mais aussi de contrôle social.
Selon Engels, « En dernière instance, l’État est une bande d’hommes armés » : les violences policières, dénoncées par la LDH, deviennent récurrentes et n’ont évidement rien à voir avec un quelconque maintien de l’ordre. Les images qui circulent sur le net sont à cet égard confondantes et les rappels à la déontologie du ministre de l’Intérieur relèvent du vœu pieux. Le gouvernement, qui a passé une commande exceptionnelle de balles de Flash-Ball dénoncée par l’association des familles de mutilés par cette arme, est clairement dans une stratégie de la tension qui peut aboutir à un nouveau Rémi Fraisse : c’est pourquoi la question de mise en place de services d’ordre ne doit pas être l’apanage des centrales syndicales.
Les indignés de la République
La radicalité, elle peut aussi être joyeuse comme celle de la Nuit Debout même si elle se heurte là aussi à l’intransigeance du pouvoir qui a évacué à deux reprises République, suite à l’installation d’un campement de fortune à l’issue de la manifestation du 31 mars, les occupants restés dormir sur place. L’occupation est stabilisée depuis dimanche où, après avoir subi une descente de fachos (la commission « accueil et sérénité » était heureusement là pour veiller au grain) puis une nouvelle manœuvre des les CRS : l’escouade, en nombre insuffisant, a finalement renoncé à chasser de nouveau au petit matin les nouveaux zadistes parisiens. Gageons aussi que l’interpellation d’Anne Hidalgo par ces derniers samedi soir, à l’occasion de la nuit des débats organisée par la ville, y aura contribué.
Cette dynamique de convergence des luttes, lancée en parallèle de celle de la « loi travail » et qui échappe pour le moment à la mainmise des organisations, a une forte similitude avec le mouvement espagnol des indignés (une de ses représentantes est d’ailleurs venu d’Espagne prodiguer leur savoir-faire). Deviendra-t-elle une agora permanente où se réfléchit non seulement l’après « loi travail » mais aussi une société débarrassée de l’exploitation ? C’est bien partir pour : avec le retour du beau temps, des milliers de personnes sont passées et des centaines ont participé à l’assemblée générale quotidienne qui rend compte, entre autres, du travail des différentes commissions mises en place pour faire vivre le lieu. Tous s’accorderont un répit ce lundi avant de reprendre l’occupation chaque soir puis de se réinstaller complètement après la manifestation du 9 avril prochain car comme le dit l’un d’entre eux, « Il ne faut pas défendre la place de la République, mais défendre notre place dans la République ». À votre tour, indignez-vous !