Accueil > Merci pour ce moment immortel
Merci pour ce moment immortel
par desmotspourledireblog
Publie le lundi 18 avril 2016 par desmotspourledireblog - Open-Publishing3 commentaires
« La démocratie réelle maintenant ».
Voici comment on pourrait résumer le mot d’ »ordre » d’une partie de la population qui participe actuellement aux « Nuit Debout » en France.
C’est un joli mot, « démocratie ». La réalité qu’il recouvre aujourd’hui est cependant hideuse.
L’éviction un peu brutale (et décidée spontanément hors AG ) d’un certain académicien, philosophe de son état, est venue à point nommé mettre un bon coup de marteau dans une construction qui commençait à ressembler furieusement à un consensus (cen)triste.
Ledit philosophe est venu provoquer « un événement » (avec, bien-sur, des arrière-pensées, auxquelles cependant nous ne sommes pas obligés de nous plier).
Il a été servi.
Et nous aussi.
Et maintenant que la table a été dressée, il nous faut manger.
Face à la provocation (n’en doutons pas, et ce serait une faute de croire que le téméraire vieillard a commis là une « erreur ») dudit immortel et à la réaction qu’elle a entraînée, nous avons deux solutions : nous soumettre intellectuellement aux termes du débat tels que posés (presque instantanément) par la pensée dominante (« c’est bien »/ »c’est mal », « pour ou contre » , « stop ou encore »…), ou choisir d’utiliser un peu de pensée dialectique pour casser quelques briques.
Merci donc, à l’intervenant célèbre d’avoir créé les conditions pour que (enfin) explosent au grand jour quelques contradictions qui risquaient de demeurer latentes et impensées dans le ventre mou du consensualisme, mais il nous pardonnera si nous retournons son petit coup-fourré contre lui (très exactement, et précisément – car nous ne saurions avoir que faire de l’individu en tant que personne – contre ce qu’il incarne et représente en tant qu’intellectuel), car « c’est le jeu ma pauvre Lucette ! ».
Sans son aimable participation, nous en serions sans doute encore à réfléchir (comme des miroirs) à un niveau infra-politique sur la douloureuse question « doit-on ou non exclure ‘des gens’ » ?
Car en effet, cet événement nous oblige à revenir à la question du début : qu’est-ce-que cette « démocratie réelle » dont certain-e-s ont fait leur étendard ?
Il apparaît que manifestement pour certain-e-s, cela signifie d’abord la volonté de ne pas se positionner en termes de valeurs (et donc, le renoncement à penser ou à construire une forme de morale -et rien que sur ce point il y aurait beaucoup a dire si on veut bien reprendre la morale pour ce qu’elle peut -aussi-être), la volonté de ne surtout pas faire de politique (car être politique, c’est d’abord savoir désigner son « ennemi »), et donc, la possibilité d’offrir à toutes et tous (quels qu’ils soient, quoi qu’ils pensent et disent) une légitimité, un « droit », à s’exprimer (que ce soit par des mots ou par des actes).
Les mêmes, soutiens d’ E.Chouard à l’occasion (voire, d’habitude), qui ont si complaisamment colporté (et continuent de colporter) que la seule démocratie véritable serait celle du « tirage au sort », et que pour être vraiment « démocrates », nous devrions renoncer à (essayer de) désigner des représentant-e-s sur la base de leurs compétences et/ou de leur représentativité véritable afin qu’ils portent (et soient comptables) d’un projet élaboré en commun.
Ce sont souvent les mêmes donc, qui nous susurrent que la « démocratie véritable », ce serait d’abord faire renoncer « le peuple » à sa faculté de choisir (et donc, d’exclure) – parce que, choisir, ce serait devenu si compliqué, et que le résultat serait toujours une gageure.
A ce train-la de « démocratie réelle », on finira bien par accueillir Soral, Zemmour, Le Pen et Macron sur « nos places » (et ceux qui ne voudront pas les subir devront quitter la place).
En avons-nous besoin ? Est-ce souhaitable ?
(Poser la question, c’est déjà y répondre – évidemment, me concernant c’est un »non »clair et entier, par mesure d’autodéfense intellectuelle, ces hérauts de la pensée dominante saturant déjà l’espace médiatique officiel, qu’ils aillent, en effet, polluer les têtes de là où ils en ont l’habitude depuis trop longtemps).
D’autres (lointains héritiers d’un Marx et d’un Engels qui théorisaient « la preuve du pudding c’est qu’il se mange » – complété plus tard par le lacanien « le réel c’est quand on se cogne ») sont venus déboiter cette mécanique (trop) bien huilée et remettre un peu de politique dans la place.
La « démocratie », c’est d’abord un régime politique qui est supposé être l’organisation du pouvoir du peuple de se gouverner soi-même.
Mais c’est aussi, puisqu’il s’agit (y compris étymologiquement) de « pouvoir », le champ d’affrontement (permanent, en mouvement) de différents groupes ou classes, pour un certain type de pouvoir (le pouvoir politique, et, d’une certaine manière, une partie du pouvoir économique – mais une partie seulement, puisque l’autre partie – la plus conséquente, c’est l’appropriation collective de ce qui est aujourd’hui propriété « privée »).
Essayer de nous faire avaler que « la démocratie réelle » serait d’abord une vaste étendue de « liberté d’expression », le « rejet de la violence » et l’aplanissement des conflits, ( vive le consensus, vive l’interclassisme, vive le réformisme idiot…qui, surtout, maintiendront les vrais pouvoirs et leurs zélés serviteurs en place, et qui nous renverra tous a la case départ) c’est justement vouloir nous dé-politiser.
Or, il y a toute une partie des citoyen-ne-s, des exploité-e-s, des dominé-e-s, dans ce mouvement protéiforme des « Nuits debout » qui, justement, plus ou moins consciemment, ne veut plus être dépolitisée, et n’a aucune envie que « la démocratie » de l’avenir ressemble à un gigantesque éteignoir ( ce qu’elle est déjà, mais par d’autres techniques que celles qui nous sont proposées par certain-e-s aujourd’hui).
Le spectre de la dictature du prolétariat (en réalité, le nom prolétarien de la « démocratie réelle » là où la démocratie bourgeoise est bien la dictature d’un petit nombre de possédants sur l’immense majorité des dépossédé-e-s) revient hanter sournoisement ces débats.
Non, il ne suffira pas d’avoir effacé de tous les programmes de tous les partis communistes cette traduction maladroite, et désormais négativement connotée, de l’antithèse de la « démocratie » bourgeoise pour que sa nécessité disparaisse.
Il faudrait pour cela que disparaisse la lutte des classes ; or, cela, la bourgeoisie elle-même n’en a pas le souhait (tout au contraire, elle a fait preuve ces dernières décennies d’une virulence accrue dans cette lutte, alors même que son ennemi de classe- le prolétariat- était on ne peut plus « à terre »).
C’est donc bien à ce resurgissement que nous assistons de nouveau, et il faut absolument que les dominé-e-s, dépossédé-e-s et les exploité-e-s prennent conscience de ou diffusent le nom de la bataille à laquelle ils participent et se persuadent que leur désir de relever la tête est légitime.
De ce point de vue, ne pas (re)lâcher la lutte contre la « loi Travaille ! »et la ré-injecter comme un des débats centraux (sinon le débat essentiel) des « Nuit debout » est tout à fait fondamental.
Par ailleurs, il faut que ces « Nuits debout » débordent, qu’elles guydebordent, même, y compris – et à commencer – par le cadre, les organisateurs (qui semblent n’exister que lorsqu’il s’agit de condamner « la violence » – en s’en démarquant « officiellement ») et les méthodes de débat imposés (hauts les mains, peau de lapin – on y reviendra).
Il faut qu’à la statique « tenue de la place » (où, reconnaissons-le, on est autant « assis » que « debout », même si l’on essaie d’abord de ne plus être « couchés », ce qui est très louable et doit être encouragé) corresponde et réponde le « mouvement » (dans les têtes, dans les rues) qui brasse et rebat sans cesse les cartes et les contradictions.
Ces dernières décennies, on a voulu nous faire croire que toute violence (sauf celle de l’État) était nécessairement condamnable et inutile (et encore plus fou, qu’elle pouvait être « liquidée »). Que la démocratie parfaite, ce serait le consensus vide. Que la masse valait mieux que la classe. Que « l’opinion publique » existait et que la guerre sociale, c’était la paix sociale.
On nous a menti. Mais on a compris.
Chercheurs de sens, nous nous remettons en quête des mots pour le dire.
https://desmotspourledireblog.wordpress.com/2016/04/18/merci-pour-ce-moment-immortel/
Messages
1. Merci pour ce moment immortel, 18 avril 2016, 18:07, par LBL
Guy Debord, c’est pas celui qu’était à la plage pendant que les prolos et les étudiants se coltinaient l’autoritarisme étatique et les coups ?
2. Merci pour ce moment immortel, 18 avril 2016, 18:38, par bob.polet
citation : nous devrions renoncer à (essayer de) désigner des représentant-e-s sur la base de leurs compétences et/ou de leur représentativité véritable afin qu’ils portent (et soient comptables) d’un projet élaboré en commun.
Posons d’abord aux dits représentants actuels ou futurs , la question suivante : Souhaitez vous être assujettis à un mandat impératif ?
Leur réponse sera NON ....Donc dans cette obsolete 5iem République ( qui interdit le dit mandat) nous risquons de ramer dans le vide ....car une fois élu , un élu (dit de gauche) peut faire actuellement ce qu’il veut pour le bien du Medef .
3. Merci pour ce moment immortel, 19 avril 2016, 14:28, par LBL
Pas situ mais en rapport d’avant et de maintenant :
https://youtu.be/IYMXV1vFxQQ