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Pour Raymond Sené, physicien nucléaire, avec l’ouverture du capital d’EDF la rentabilité primera...

vendredi 9 juillet 2004 - Contacter l'auteur

« Une logique strictement libérale »

Pour Raymond Sené, physicien nucléaire*, avec l’ouverture du capital d’EDF la rentabilité primera sur la sécurité.

Aline Chambras : Le ministre de l’Économie, Nicolas Sarkozy, a déclaré qu’EDF et GDF « ne seront pas privatisées », mais qu’elles « resteront des entreprises publiques majoritairement détenues par l’État », en prenant pour argument « la forte composante nucléaire [du] parc de production » d’EDF.

Raymond Sené : Les filouteries de M. Sarkozy ne leurrent plus personne. La différence entre ouverture du capital et privatisation consiste juste en une question de temps. Dès que la boîte de Pandore sera ouverte, ce sera fichu. Avec l’ouverture du capital, on entre dans une logique strictement libérale, incompatible avec une mission de service public : à partir du moment où des actionnaires externes à l’État vont mettre leur nez dans la gestion de la production énergétique, ils réclameront avant tout une rentabilisation de leurs capitaux. Il ne faut pas croire que la notion d’intérêt général de la production d’électricité intéresse ces personnes. Tout ce qui coûte des sous, mais ne rapporte absolument rien, tels le démantèlement des installations, la gestion des déchets, etc., sera délaissé. Ces points essentiels ne peuvent pourtant pas être évacués sans risque.

Aline Chambras : Justement, quelles seront les conséquences de cette libéralisation pour la sûreté nucléaire ?

Raymond Sené : La sûreté des centrales n’est pas compatible avec une telle logique. Le risque est que la sécurité des populations, liée à toute la chaîne du nucléaire, ne soit plus assurée. Car les actionnaires privés n’auront que faire des rappels à l’ordre de l’Autorité de sûreté nucléaire leur demandant de réparer tel ou tel équipement. Au manque à gagner, ils préféreront remettre les travaux à plus tard. Le rapport entre sûreté et production s’inversera complètement au profit de la production, du gain immédiat.

Aline Chambras : Pourquoi complètement ? Faites-vous allusion aux nombreuses critiques sur la vétusté des certaines centrales ?

Raymond Sené : Oui. Et je fais allusion également au fait que nous sommes déjà dans une logique libérale, puisque 30 % du marché français de l’électricité a déjà été ouvert à la concurrence. Le rapport d’activité 2003 de la Direction générale de la sûreté nucléaire et de la radioprotection (l’Autorité de sûreté nucléaire) est très révélateur des logiques déjà à l’ ?uvre au sein d’EDF, établissement public à caractère industriel et commercial (Epic). Il est écrit dans ce document que « la préoccupation de la maîtrise des coûts est aujourd’hui plus affirmée par l’exploitant dans son dialogue avec l’Autorité de sûreté nucléaire ». Cette phrase officielle bien ampoulée démontre bien que l’Autorité est inquiète de l’évolution des priorités. Or, son rôle est normalement de taper du poing sur la table. De la même manière, la revue Contrôle, publiée par l’Autorité, note, dans le numéro de janvier 2003, que « certaines opérations de maintenance exceptionnelles voient leur réalisation décalée dans le temps ». Là aussi, il est clair que le rapport de force s’est inversé. C’est inquiétant ? Le recours de plus en plus important à la sous-traitance va également dans le sens de cette logique de dérégulation maximale. Au moins 80 % des opérations de maintenance sont actuellement sous-traitées, ce qui pose de graves problèmes. Les entreprises extérieures font de la sous-traitance en cascade et leurs personnels sont fragilisés sur le plan sanitaire ou du droit du travail. Ensuite, en déléguant certaines opérations, les agents EDF n’ont plus la même connaissance des installations et perdent, in fine, la capacité de contrôler la qualité du travail effectué. Une plus grande ouverture du capital ne pourra conduire qu’à de nouvelles compressions des dépenses.

Aline Chambras : Que pensez-vous de la construction du réacteur EPR ?

Raymond Sené : L’EPR me semble être le résultat d’un chantage mené par Areva. Cette entreprise est en effet à la fois chargée de la construction du gros matériel pour les centrales nucléaires et de la maintenance des 58 réacteurs en France. En bref, quand il y a un couvercle de cuve, un générateur de vapeur à changer, c’est Areva qui le fabrique. Cette entreprise est dans une position de force, qui lui permet de faire pression sur les gouvernements de tous bords, en leur disant, par exemple : « Vous me passez commande pour un EPR, sinon vous pourrez commander ailleurs vos générateurs à vapeur. » Ensuite, mettre en place ce réacteur est une imbécillité, car on est déjà à 20 % de surcapacité en termes de production. Il faudrait donc plutôt profiter de cette situation d’opulence énergétique pour mettre en place un programme de développement des énergies alternatives. Si on veut, et il le faut, réduire le parc nucléaire, il est indispensable de mettre de l’argent dans un programme de substitution.

Aline Chambras : En ouvrant le capital, le débat sur le nucléaire risque de passer définitivement à la trappe ?

Raymond Sené : De toute façon, au sein de tous les partis, de droite comme de gauche, personne ne veut d’un débat. Une des rares fois où il y a eu une discussion parlementaire au sujet du nucléaire, c’était au début des années 1980. Le PS, réuni avant la session, avait donné comme consigne : motus et bouche cousue. La seule personne qui a osé intervenir fut Gisèle Halimi, ce qui lui a valu d’être menacée d’exclusion du PS. Le seul débat a lieu entre spécialistes et personnes du même avis. En France, les pouvoirs publics confondent toujours information et propagande. Le « débat » lancé en 2003 fut une mascarade. Pour qu’il y ait débat, il faudrait qu’il y ait transparence. Cette transparence avait été mise en pratique par un ingénieur du corps des Mines, Jean-Pierre Souviron, en 1994. Mais son rapport, jugé critique pour le nucléaire et présentant un plan pour les énergies alternatives, a été enterré comme de nombreux autres. Les seules choses considérées comme présentables aux Français sont les divagations concernant les effets de la canicule, en oubliant de dire que, si pénurie il y a eu, c’est aussi dû à une planification calamiteuse des arrêts de tranches pour les révisions périodiques.

Propos recueillis par Aline Chambras

* Membre du Groupement des scientifiques pour l’information sur l’énergie nucléaire.

Source : « EDF et le nucléaire : les dangers d’une privatisation », p. 4-6, Politis, n°807, 24 juin 2004

Mots clés : Economie-budget / Nucléaire / Service public /
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