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Qui veut la peau de l’Etat-providence ?

mercredi 1er octobre 2003 - Contacter l'auteur

C’est l’économiste Paul Krugman qui le dit : la baisse des impôts est une
arnaque. Depuis un quart de siècle, aux Etats-Unis, elle n’a servi que les
riches et les tenants d’une idéologie antiétatique..
Nous vous proposons des extraits de l’analyse de Paul Krugman. Retrouvez
l’intégralité de l’article dans Courrier international (n° 673 du 25
septembre 2003)

La politique américaine est dominée depuis vingt-cinq ans par une croisade
contre les impôts. Je n’emploie pas le terme "croisade" à la légère. Les
partisans de la baisse des impôts vont jusqu’au fanatisme. On l’a vu au
moment de la guerre en Irak, quand le chef de la majorité républicaine à la
Chambre des représentants, Tom DeLay, s’est exclamé : "Rien n’est plus
important à l’approche d’une guerre que de réduire les impôts" ! Et ils ont
été réduits, non seulement en temps de guerre, mais en dépit d’un déficit
budgétaire record.

Le résultat de cette croisade anti-impôts est que, désormais, il existe un
abîme entre les prestations que les Américains attendent de l’Etat et les
recettes que celui-ci collecte. Bientôt, c’est le fonctionnement même de l’
Etat qui sera remis en cause.

Comment en est-on arrivé là ? Quelles sont les origines de la croisade
anti-impôts ? Et où nous mène-t-elle ?

Par rapport au reste du monde, les Américains paient peu d’impôts. Le niveau
d’imposition de la majorité d’entre eux n’a pas augmenté depuis une
génération, et les riches ont vu leur impôt réduit comme jamais depuis le
New Deal [Nouvelle Donne]. Pourtant, bon nombre d’Américains ne cessent de
fulminer contre les impôts, et le Parti républicain, qui domine au Congrès
et à la Maison-Blanche, a fait des baisses d’impôt la première de ses
priorités. Pourquoi ? [...]

[...] Si cette conception l’emporte, d’ici une ou deux décennies, l’Amérique
sera un pays dans lequel les personnes âgées représenteront une part
disproportionnée des couches défavorisées, comme c’était le cas avant l’
instauration de la Social Security. Ce sera également un pays dans lequel
même les retraités de la classe moyenne seront dans bien des cas dans l’
incapacité de s’offrir des interventions ou des traitements médicaux coûteux
et dans lequel les Américains les plus pauvres ne pourront même plus
bénéficier d’un minimum de soins. Enfin, il se pourrait bien que l’Amérique
devienne un pays dans lequel seules les personnes ayant les moyens de s’
offrir à grand prix des écoles privées puissent faire bénéficier leurs
enfants d’une éducation décente.

Il s’agit d’un choix, non d’une fatalité. La croisade pour les baisses d’
impôt a créé une situation dans laquelle quelque chose doit céder. Mais ce
qui doit céder - selon que nous décidions que le New Deal et la Great
Society doivent disparaître ou que les impôts ne sont après tout pas une si
mauvaise chose -, c’est à nous de le déterminer. C’est au peuple américain
de décider dans quel pays il veut vivre.

Paul Krugman

Jacques Chirac avait promis, durant sa campagne de 2002, de réduire de 30 %
l’impôt sur le revenu (IRPP) en cinq ans. Après une baisse de 5 % en 2002 et
de 1 % en 2003, le budget 2004 présenté le jeudi 25 septembre devrait, sauf
coup de théâtre, comporter une baisse supplémentaire de 3 %. Le taux d’
imposition de la tranche supérieure serait ainsi ramené à 48,09 %, alors qu’
il était encore de 54 % en l’an 2000. Ce qui inspire à "The Economist" ce
commentaire : "M. Raffarin, venu des milieux d’affaires et de la branche
favorable au marché du parti au pouvoir, croit à la nécessité de libérer l’
esprit d’entreprise de ses entraves. D’où une baisse d’impôt qui favorisera
les mieux payés : la moitié de la baisse, selon certains calculs,
bénéficiera aux 6 % des ménages les plus aisés."

La droite française est acquise depuis une vingtaine d’années à l’idée que
la baisse des impôts est bonne pour la croissance (en stimulant d’un côté la
consommation et, de l’autre, le travail et l’initiative). La gauche, jusqu’
au tout récent "Il faut réhabiliter l’impôt" de François Hollande, n’était
pas en reste. Le gouvernement de Lionel Jospin avait réduit les impôts de 80
milliards de francs en 2000 et engagé la baisse du taux supérieur de l’impôt
sur le revenu. Droite et gauche étaient d’accord sur le discours : pour l’
économie, il est bon d’alléger l’impôt (version de droite) ou les
prélèvements obligatoires (version de gauche).

Or que montre l’histoire fiscale des dernières décennies ? Que la pression
fiscale en France n’a fait qu’augmenter (de 35,9 % du PIB en 1975 à 45,3 %
en 2000), l’essentiel venant des prélèvements sociaux. Que montre l’histoire
économique ? Que le taux de l’impôt sur le revenu n’a aucune influence
prouvée sur la croissance (comme l’a montré Thomas Pketty dans Les Hauts
Revenus en France au XXe siècle, Grasset, 2001). Et que montre la structure
fiscale du pays ? Que l’impôt dont se plaignent le plus les Français, l’
IRPP, ne représente que 20 % des recettes et qu’il est nettement moins élevé
en France que dans les autres pays européens - d’autant qu’il n’est payé que
par une moitié des ménages, les autres étant exemptés.

Cet impôt est
justement le seul qui soit progressif et qui participe donc à la
redistribution des revenus entre les plus riches et les plus pauvres.
Conclusion : en se focalisant sur l’IRPP, la majorité actuelle fait plaisir
à son électorat ; elle ne fait pas grand-chose pour la croissance, puisqu’
une bonne partie des revenus "rendus aux contribuables" sont épargnés ; elle
érode un instrument de justice fiscale. Mais, indéniablement, elle reste
dans la meilleure tradition fiscale française : baisser d’un côté pour
augmenter de l’autre (les taxes diverses sur le tabac, l’essence, etc.,
représentent plus de 15 % des recettes en France, contre seulement 5,5 % en
Allemagne) et ne jamais priver vraiment d’argent l’Etat-providence. La
France suit peut-être l’exemple américain décrit par Paul Krugman, mais de
très loin.

Sophie Gherardi

Mots clés : Economie-budget /
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