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Relire Marguerite Audoux et Charles-Louis Philippe pour la journée de la femme
Publie le lundi 8 mars 2010 par Open-Publishing3 commentaires
ET DE MARGUERITE AUDOUX
http://www.larevuedesressources.org/spip.php?article1572
Vif témoignage de Marguerite Audoux sur Charles-Louis Philippe (1874-1909), dans la Nouvelle Revue Française en 1910. Or cette année 2009-2010 nous sommes dans la célébration de Charles-Louis Philippe, au passage du centenaire de sa disparition le 21 décembre. Écrivain de la perte, subtil, engagé par son réalisme social et la mélancolie poétique, mais encore par l’ironie de son style romanesque populaire, et de plus par un usage de la syntaxe qui fait résonner les phrases comme des aphorismes dialectiques ou des anagrammes philosophiques ou :
"Ce n’est pas impunément qu’on est venu jusqu’à vingt-trois ans sans casier judiciaire" (Bubu de Montparnasse) ; "Deux sortes d’hommes habitent la Terre : ceux qui protestent et ceux qui ne protestent pas." (Les chroniques du canard sauvage) ; "On a toujours l’air de mentir quand on parle à des gendarmes." (Les chroniques du canard sauvage) ; "C’était une galette aux pommes de terre, chaude et dorée, dont la croûte était tendre, parce qu’ils n’avaient pas beaucoup de dents et dont la miette, pleine de beurre, fondait dans la bouche et y ruisselait." (Le père Perdrix) ; sur la morale engagée dans la littérature : "Toutes les crises morales de la littérature sont les crises morales de la bourgeoisie." (cité dans dans Littérature contemporaine, par G. Le Cardonnel et Ch. Velay) ; "Le gras est aussi bon que le maigre ; dans chaque bouchée il faut les mêler l’un à l’autre et l’ensemble acquiert un goût de noisette." (Le père Perdrix) ; une définition du naturalisme (Oublier Zola) : "Il a manqué à M. Emile Zola de grands vices pour faire une grande oeuvre" (Les chroniques du canard sauvage) ; "Un sang alcoolisé coulait dans ses membres, avec des moments d’entarin, puis avec des moments de bonté." (Bubu de Montparnasse) — Dicocitations.
Dès le 15 février, à l’époque, soit moins de deux mois après sa mort, pas plus du temps imparti pour lancer une ligne éditoriale dédiée, requérir ses contenus et les imprimer, ne fut nécessaire, pour que La nouvelle revue française (NRF) lui rendît hommage après avoir commencé l’année par maintenir le lien, en publiant en deux parties son dernier roman, l’autobiographie sous un autre nom de personnage, restée inachevée Charles Blanchard. On se retrouve bien lents à ritualiser la présence ou à commémorer l’absence aujourd’hui, si on pense par exemple à tous les petits inédits restant à traduire de Salinger en France, et pour ne pas parler de ce qui a forgé l’histoire des libertés républicaines et des droits égaux des citoyens, dont les bourses de l’école publique, passés à la trappe de la littérature. Certes, la question des droits d’auteur et des droits voisins nous étouffe.
Il nait moins de dix ans après la Commune de Paris, dans la république de Thiers, il meurt jeune d’une méningite, avant la première guerre mondiale. Complication irréversible d’une typhoïde quand les antibiotiques n’existent pas. Il est déjà reconnu même si on vient alors de lui refuser un Goncourt pour Croquignole (1906) — c’était la troisième fois, en dépit des efforts répétés d’Octave Mirbeau qui y croyait. Il est le novateur d’un genre romanesque au plus près de la biographie et du documentaire, la biofiction et l’autofiction, que Marguerite Audoux honorera de sa plume avec un grand succès (son roman Marie-Claire fera un best seller traduit en neuf langues). Il conçoit l’écriture comme une avancée dans la conquête de l’autonomie citoyenne. Auteur engagé par une position de classe, anarchiste, bien qu’il travaille loyalement dans l’administration du département de la Seine, où il a trouvé un emploi confortable grâce à l’académicien Barrès (auquel il ne cache pourtant pas ses idées contre le nationalisme), ainsi trouve-t-il le moyen de s’extraire du besoin. Il se situe dans la voie des écrivains de la fonction publique, qui ne tirent pas de leur création littéraire le principal de leurs ressources mais de leur double statut libérent leur plume d’autant, entre les employés de service — sans compter les policiers — les administrateurs et les diplomates, depuis Stendhal jusqu’à Gérard Klein.
Charles-Louis Philippe est l’animateur d’une avant-garde littéraire volatile — dont la trace n’est pas scellée par les manifestes — dite "groupe de Carnetin", du nom d’un village au nord de la Haute Marne où le groupe se rassemble chaque dimanche de 1904 à 1907, dans une maison louée en commun à un certain monsieur Terrasse, proche du peintre Bonnard et du mouvement des nabis, dont la Revue Blanche recense les engagements mieux que toute autre, mais elle vient de s’arrêter (1903) lorsque le groupe prend la maison. Entre écrivains et artistes, la plupart comme Philippe ayant un autre métier pour gagner leur vie ou se contentant d’une petite rente par un père qui l’a tardivement reconnu, comme Léon-Paul Fargue dont la mère est une couturière — c’est la condition de Marguerite Audoux passée au stade de l’atelier et de la création des patrons lorsqu’elle rencontre le groupe — , se reconnaissent dans le projet anarchiste économique (celui qui résulte de la rupture politique de la seconde Internationale, en 1889). Le groupe présente des membres stables entre Léon Werth, Francis Jourdain (peintre poète avec lequel Léon-Paul Fargue et Maurice Thomas Tourneur créent la revue La croisade en 1904), Michel Yell (le jeune magistrat Jules Ielh qui se rendra connu plus tard comme écrivain), la couturière et poètesse Marguerite Audoux (l’aînée, amenée par Iehl), le multiple Léon-Paul Fargue (artiste musicien et poète qui traverse les avant-gardes de sa génération toujours en quête de la précédente comme de la suivante), Charles Chanvin (avocat et poète), Charles-Louis Philippe, et le réseau parisien d’écrivains, d’artistes, de musiciens, du cercle artistique et poétique de Léon-Paul Fargue, tels Maurice Cremnitz, Louis Rouart, Maurice Ravel, Alfred Jarry (avec lequel Fargue qui l’a rencontré au lycée a créé en 1894 la revue L’art littéraire et qui meurt jeune, lui aussi, en 1907). Ils viennent les saluer dans leur retraite, décontractés, ou les rencontrent à Paris, où le groupe ne se perd pas de vue. Carnetin est alors connu pour une maison de repos et de retraite recherchée par les gens de la scène, c’est un endroit paisible qui n’est pas déconnecté de la mode ni des événements.
Habiter ensemble joyeusement et écrire loin de la pollution et du tumulte. De toutes façons il y a du bonheur de vivre dans la société contemporaine même à revenir du pire et à y bagarrer, et de s’y rencontrer selon des affinités électives. La vie est brève et elle est aussi destin, on ne refuse pas qu’elle puisse devenir au jour le jour moins violente ou plus douce que les conditions les plus fatales des existences respectives ; le pire de l’atteinte pour eux étant celle qui pourrait être collective — celle qui pourrait les empêcher de s’entraider, ou l’atteinte contre le peuple entier. C’est aussi cela qui lie le groupe de Carmetin, certainement une des avant-gardes les moins dogmatiques et les plus émergentes qui aient jamais existé dans la modernité, périphérique donc décentrée (qui ne se regroupe pas dans une revue qui la représenterait, mais se disperse et se diffuse à l’extérieur d’elle-même)... Innover les idées d’une nouvelle littérature et des arts populaires en vivant ensemble, sans concession sur le rappel des origines, ni sur la solidarité au-delà. Dans le réseau agité des écoles d’Art.
Ils ont l’amitié d’André Gide, chef de file de la NRF et du dreyfusard Octave Mirbeau (dont Léon Werth achèvera le dernier manuscrit), déjà cité à propos de Croquignole, membre permanent de l’académie Goncourt par la volonté testamentaire d’Edmond Goncourt. Il sera précieux à Marguerite Audoux, pour laquelle il trouvera l’éditeur du livre qui deviendra un Femina en 2010, ce fameux Marie-Claire qui finira par être récupéré comme un modèle de bonne conscience de la féminité bourgeoise, dans l’hommage du titre donné par Prouvost à un magazine féminin créé en 1937, année de disparition de l’auteur, magazine toujours ouvrable aujourd’hui — l’année où elle rendra hommage à son camarade de littérature anarchiste Charles-Louis Philippe dans La nouvelle revue française. Ce qui caractérise les membres du groupe n’est pas seulement leur échange professionnel, leurs idées littéraires, et leurs débats critiques entre amis, mais encore une grande solidarité dans leurs vies quotidiennes.
"Combien j’aime la tendresse des rythmes, c’est du charme sans nom, soupirer et vivre avec les génies que fit Dieu. La création n’est belle que parce qu’on la peut chanter." dit-il, ; or Dieu ne pourrait signifier ici la croyance (Philippe se revendiquait agnostique), plutôt une métaphore de l’harmonie. C’est que sans concession à soi, passant à l’acte la proposition de Verlaine selon laquelle il y aurait de la musique en toute chose, le groupe pourrait-on dire se meut musicalement : chaque semaine il forme une communauté en province, qui se défait dès le début de la semaine suivante à Paris, puis se recompose au bord de la Marne, le week end revenu... c’est un rythme décalé pour accroître le monde, entre deux façons d’exister ensemble en province et plus individuellement à Paris, une conception musicale du flux de la vie. Le groupe présente cette caractéristique d’être une synergie qui ne s’endoctrine pas elle-même d’une revue enseigne, c’est un activisme informel du temps réel de vivre et de créer ; son impact critique dans la production littéraire a vocation dans l’édition et la société environnantes et de les inspirer dialectiquement, sans déroger sur le radicalisme social. Ce n’est pas dans ce sens une avant-garde politique (supposant le parti pour la prise du pouvoir, ou une division des groupes, comme le seront les avant gardes suivantes). Mouvement littéraire en présence sociale dans la culture, action poétique de se donner une tranche de vie non conformiste partagée, informée par les rencontres, et plus largement immergée. Mouvement du groupe parmi les groupes, dont la virtualité intellectuelle et la diversité sensible peuvent être considérées, par son dynamisme ouvert et non représenté (tout le contraire du surréalisme sous le leadership de Breton) et l’impact de son interférence dans la société, prédictible des réseaux sociaux sur Internet er de l’activisme culturel, après les avant-gardes historiques.
Marguerite Audoux est bien placée pour évoquer la sensibilité de son camarade d’écriture dans le large hommage rendu par la NRF... Tous les deux tiennent un nom civil impossible, lui Louis Philippe, elle Marguerite Donquichote. Elle originaire du Cher, lui originaire de l’Allier, où chacun compte plus ou moins de misère pour commencer dans la vie et là, on ne va pas tenir la comptabilité de la pauvreté mais informer tout de même le dénuement particulier de Marguerite, qui cumule la grande pauvreté et l’orphelinat (sa mère morte en couche d’hémorragie ou de fièvre puerpérale et son père devenu alcoolique par désespoir), puis d’être placée dans une ferme au lieu de poursuivre l’école (seize ans séparent sa naissance de l’institution de l’école publique obligatoire en France) ; sans compter ensuite les affres de la libre sexualité féminine du petit peuple, en un temps où la contraception n’est pas accessible et l’avortement particulièrement dangereux. Lui, au moins, fait partie de la génération de la scolarisation gratuite obligatoire, dont sa date de naissance ne le sépare de la fondation que de quatre ans, école primaire réussie donc suivie d’études secondaires puis supérieures comme boursiers de l’État jusqu’aux classes préparatoires aux Grandes Écoles. Du côté d’Audoux, ce fut l’épreuve du travail manuel pour s’extraire du besoin. Chacun malgré tout a reçu un moment de tendresse durant son enfance qui lui permet ne pas se sentir vaincu, et l’amour corps et âme tiendra une place importante dans leur liberté respective... Leur filiation sociale, celle de la pauvreté, est rare dans le milieu parisien littéraire contemporain, tout le contraire du fortuné Valéry Larbaud, le grand ami lettré de Charles-Louis Philippe, qui écoute ses conseils éditoriaux et qui deviendra plus précisément l’ami de Fargue après 1907. L’aide de Fargue deviendra précieuse pour Larbaud, lorsque qu’à Vichy celui-ci deviendra paralysé puis aphasique (au milieu des années 30). Curieusement, Léon-Paul Fargue à son tour sera frappé d’hémiplégie à la fin de sa vie, mais moins affligé que Valéry Larbaud il pourra poursuivre d’écrire.
L’évidence du style, qui construit le récit de l’intégration des émigrés provinciaux dans la société de la capitale, se caractérise par un dépouillement existentiel. On peut penser à un film comme L’Aurore de Murnau, dont le lyrisme permet d’approcher la modernité sociale de ces ouvrages, ou des livres comme En joue de Philippe Soupault (1925), ou Mes amis (1924) d’Emmanuel Bove, dont le réalisme désertique est peut-être prédit par la contraction de la poésie et du roman, tels qu’ils ressortent des textes des membres du groupe de Carnetin. Du moins Léon-Paul Fargue qui ne créée pas pendant ces années mais écrit des critiques et poursuit d’entreprendre les relations qui le mèneront à d’autres créations de groupes et de revues (il fondera Commerce avec Valéry Larbaud et Paul Valéry, en 1924 mais déjà datant d’un siècle ?) se révèlera-t-il ensuite le détenteur de l’abstraction du roman et de la nouvelle, dans un réalisme qui évoque le parti pris des choses de Francis Ponge plutôt que l’entrée du surréalisme, ou la continuation du symbolisme. Quant à lui il restera une figure du radicalisme littéraire au delà de la poésie de Tancrède qui l’y a superbement conduit, poème par lequel il dit avoir choisi parmi ses affinités l’écriture par narcissisme, pour séduire les femmes qui le destinaient par là à sa plus belle image. De l’amitié entre écrivains comme une recherche expérimentale et émotionnelle de la création, dans la solidarité des idées à plusieurs. Fargue, à travers tous les autres mouvements qu’il contribuera d’innover plutôt que les suivre, comme Les Apaches de Paris, avec les musiciens contemporains qui ne veulent pas s’identifier à une école ou une avant-garde, lui qui avait commencé par le salon du mardi chez Mallarmé et son enseignement au lycée et par Bergson à Normale Sup et connaît Marcel Proust.
Bubu de Montparnasse (1901) est le premier roman publié de Charles-Louis Philippe, au titre éponyme du nom du personnage principal, une petite gouape proxénète d’une jeune prostituée qui inspira l’auteur qui l’avait rencontrée, Berthe Méténier, rencontre dont c’est en quelque sorte le récit fictionnel. Cette biofiction est l’ouvrage le plus connu de Charles-Louis Philippe. Marguerite Audoux évoque Berthe Méténier dans son rapport d’existence réel avec Charles-Louis Philippe, lui restant secourable, et elle évoque d’autre part Marie Donadieu, femme également aimée succédant à Berthe Méténier et qui inspirera à son tour une oeuvre éponyme, en 1904. Puis elle témoigne des derniers moments de l’auteur...
Affirmer le soi de classe face au nationalisme bourgeois de celui qui vous a aidé à vous nourrir, chez Charles-Louis Philippe, ne relève pas de la dialectique du maître et de l’esclave mais de la politesse populaire. Même Barrès, auquel le sinistre Maurras réfèrera a donc admis du jeune écrivain, au changement du siècle, le radicalisme de l’alternative critique de classe, quand la capitale française est encore traumatisée par l’écrasement sanglant de La Commune. Paradoxalement, Jules Ferry qui avait fui sous les accusations d’accabler de famine le peuple insurgé, est celui qui récupèrera les miettes jetées en pâture par les socialistes à l’activisme laïque pour l’école publique, à partir de 1879. Sans conteste une grande fondation... Quand les idées nationalistes qui avaient porté l’émancipation républicaine des peuples de l’Europe contre les empires, au XIXe siècle, nourrissent la première guerre capitaliste contre les peuples, au XXe siècle, au moment où la première guerre mondiale éclate, l’internationaliste Charles-Louis Philippe, qui avait objecté à son pair l’ombre de l’Histoire moderne, sous le renouveau pervers du nationalisme annoncé, est déjà mort.
Il s’agit également d’une citation personnelle de François Lasquin, érudit anachorète et éminent traducteur de l’anglais, lui-même disparu (le 26 févier 2006), qui m’a fait découvrir en 1970 la modernité critique, la beauté sociale, et la fragilité poétique de cet écrivain, dont la trace fut également transmise à Baudouin de Bodinat qui s’intéressait par ailleurs à Léon-Paul Fargue, dans ces années, et entreprit des recherches personnelles sur les témoignages ou les actes du groupe de Carnetin.
(Voir le document en pdf attaché, la nouvelle L’enfant malade, de Charles-Louis Philippe publiée en 1900 dans la revue Mercure de France, et l’article qui suit la présentation, l’hommage Souvenirs rendu par Marguerite Audoux dans La nouvelle revue française en 1910).
Rappel :
ce texte est la préface de la nouvelle et du témoignage qui sont intégralement accessibles ainsi qu’un complément iconographique dans La revue des ressources au lien suivant :





Messages
1. Relire Marguerite Audoux et Charles-Louis Philippe pour la journée de la femme, 8 mars 2010, 20:39, par 1 bredin
Heureux de voir sur ce site ces deux grands "Bourbonichons" mais il manque,je le regrette, "La vie d’un simple"EMILE GUILLAUMIN.AMITIES et GRAND MERCI.
1. Relire Marguerite Audoux et Charles-Louis Philippe pour la journée de la femme, 8 mars 2010, 22:33, par Orphée
oui, mais il ne faisait pas partie du mouvement en réseau dedans et dehors le groupe de Carnetin, c’est pourquoi je pense l’article s’en tien à ceux qui étaient dans la mouvance des arts et des lettres parisiens. Mais on peut le suggérer pour une autre parution... merci de votre attention
2. Relire Marguerite Audoux et Charles-Louis Philippe pour la journée de la femme, 8 mars 2010, 22:33, par Orphée
s’en tient (pardon)