Accueil > Une histoire d’influence...
Il sentait l’agitation et la nervosité monter chez ses congénères les plus aguerris. L’impatience d’entendre le signal du départ associée à l’ambiance électrique faisait bondir son coeur et se serrer son estomac pourtant bien rempli pour le voyage.
Ca y est, les guides décollent, puis comme si un général menait la revue, ses comparses s’élancent un à un pour former l’ébauche d’un grand V. Il prend alors son envol et vient se nicher dans le creux du grand signe, porté et protégé par les plus forts de ce groupe, par les anciens, ceux qui savent, ceux qui lui ont raconté...
Pendant des longs mois, il a pu ressasser tous ces récits, friant des ces histoires de terres inconnues. Les belles forêts vertes, les grandes étendues recouvertes de grain en libre service, il voulait les voir, les toucher, tant il en avait révé. On lui avait bien parlé de quelques miliciens qui tenteraient de les arrêter avec leurs machines à bruit. Mais Grand père lui avait dit : "pense à franchir la frontière l’après-midi. Ces machines font alors beaucoup de bruit mais peu de dégâts". Grand père n’avait d’ailleurs pas d’hypthèse pour expliquer le dérèglement des machines de mort, si précises le matin et quasiment inefficaces l’après-midi. Grand père lui avait tant raconté de ce pays. Comment ils avaient su préserver leur milieu naturel, comment ils avaient érigé ces grands arbres de béton qui regorgeaient de cachettes et de nourriture. Grand père lui avait alors parlé des habitants. Etres peu colorés, un peu tarés mais si gentils qui les laissaient manger en échange de la construction de quelques nids. Ces volatiles qui disaient que les oiseaux naissent libres et égaux en droits, les autorisaient à se reproduire sur leur territoire. quel don de soi ! Donner sa terre, formidable peuple !
Ce qui était moins formidable, c’était le voyage. Le froid lui rongeait les os, il tremblait... Quelle idée aussi d’attraper un rhume juste avant le départ. Il faisait l’effort, donnerai tout pour pouvoir se reposer dans le pays de ses frères qui peuplait ses rêves...Il rêvait de justice de paix et d’amour. L’amour, il savait qu’il allait le connaître à l’arrivée. Ce pays était un pays d’amour, Grand père avait été formel. Il voulait fonder une famille dans ce pays et il y resterait. Cela venait de lui apparaître comme une évidence. Fonder une famille, avoir des petits, devenir grand père à son tour...Grand père ne participait pas à ce voyage, il ne participerait à aucun autre voyage, il était mort au moment de l’envol de son petit-fils. malade depuis quelques mois, il lui avait alors confié la périnisation de son patrimoine. Il devait y arriver pour Grand père, au diable les rhumes !
Les grands cris provenant de la pointe du V lui indiquèrent qu’ils traversaient la petite mer. Plus que quelques coups d’ailes et c’était la frontière de feu. Scrutant le soleil, il calcula qu’ils franchiraient la grande montagne en fin d’après-midi le lendemain. Pas de souci les machines de mort seraient déréglées. Tout se passait comme prévu.
C’est en survolant les premières plaines du Sud Ouest qu’il se rendit compte que quelque chose n’allait pas. Pas un canard, pas une oie, pas un cri d’oiseau. Grand père lui avait pourtant parlé de ces grosses oies sédentaires, cirrhosées mais si acceuillantes. Grand père aurait-il menti ? Impossible. Le vol se posa. Une vague de nervosité traversa le groupe. Les autochtones les regardaient avec un air hostile à travers les grilles d’une sorte de résidence sécurisée. Ils se sentaient indésirables. Où sont les fruits à manger, où sont nos nids, où est passé votre bon acceuil ? Il se mit à hurler, à pleurer, à tourner sur lui-même. Il se rendit compte que ses congénères le regardaient bizarrement. Le groupe repris son envol à la recherche d’une hypothétique terre d’acceuil. Lui resta planté au sol, incrédule. Perdu dans une sorte de bouillonnement cérébral, il ne vit pas les mains de plastique le ramasser et le jeter au feu...
Le pompier Pauneuille finissait son petit tour de caserne lorsqu’il aperçut une tache jaune fluo accrochée au grillage électrifié de la résidence Les Hespérides. Pensant qu’un ouvrier du service de maintenance avait oublié sa veste, il se dirigea vers l’enceinte. Il reconnu, horrifié, le jeune Malik, soudanais fraîchement arrivé à Paris, brûlé sur le grillage...
A l’hôpital le diagnostic tomba très vite. Malade du Sida, Malik avait contracté une pneumonie qui lui avait été fatale : pris d’une quinte de toux particulièrement violente, il s’était sûrement accroché au grillage, grillé. Il était mort devant les maisons dont il rêvait, dont il s’était occupé, lui le poète africain, avec tant de conscience. Il était mort dans l’indifférence générale. Sans papier, il était parti directement au crématoire sans autre forme de cérémonie. Pauneuille sortit sur le parvis de l’Hôtel-Dieu et vomit sur le trottoir du pays des droits de l’homme...




