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VOUS AVEZ DIT RECHERCHE PUBLIQUE ?

samedi 6 mars 2004 - Contacter l'auteur

Les chercheurs sont en colère. Le petit monde de la recherche dite
publique s’agite en pétitions, motions, débats et manifestations au nom
de la "défense du service public" et de la "recherche pour tous". Des
directeurs d’unité (caporaux - chercheurs) menaceraient même de
démissionner de leur fonction pour redevenir de simples chercheurs,
c’est dire l’ampleur de la gronde. De quoi s’agit il ?

L’État bloque les crédits de dépense des laboratoires, supprime 550
postes, et le budget général de la recherche publique régresse d’année
en année. Certains laboratoires ne peuvent plus fonctionner correctement
et des programmes de recherche sont en panne, faute de crédit. Plusieurs
milliers de scientifiques et de techniciens (CNRS, INRA, INSERM,
Universités...) ont signé une pétition demandant la création de postes,
le rétablissement des crédits et une augmentation générale des fonds
alloués à la recherche publique. Et dans cette liste de
pétitionnaires-citoyens, on trouve une belle brochette de directeurs de
laboratoire, de médaillés de la science et de la république, d’experts
appointés auprès du parlement, et de membres de conseils
d’administration de fondations et de comités scientifiques - tous gens
informés au premier chef de l’état réel de la recherche publique, de ses
activités et de ses financements.

Alors, on peut s’étonner des mots d’ordre lancés tel que "Pour la
défense de la recherche publique" ou "La recherche au service de tous".
Car à l’évidence, et depuis belle lurette, la recherche publique n’a
jamais été au service de tous, mais au service d’un État dont les choix
stratégiques en matière de recherche n’ont rien de commun avec les
besoins de la population. Et la réduction des moyens de recherche
octroyés aux organismes publics ne date pas d’hier, et elle est autant
le fait du gouvernement actuel que des partis politiques de gauche
lorsqu’ils étaient au pouvoir. Combien de temps encore, les chercheurs
des organismes nationaux feront-ils semblant de croire qu’ils
travaillent pour la collectivité ?

A l’INRA, où nous travaillons, les exemples ne manquent pas qui
démontrent le caractère illusoire du concept de "recherche publique". En
voici quelques exemples. Le conseil d’administration qui définit la
politique de recherche de l’Institut accueille parmi ses membres
plusieurs représentants des industries agroalimentaires qui ne se
privent pas d’influer sur le choix des priorités de recherche. Beaucoup
de laboratoires trouvent 30 à 80 % de leur crédits de fonctionnement
auprès d’organismes para-publics ou privés qui, en retour, imposent des
axes de recherche et s’approprient les retombés économiques via des
brevets ou des exclusivités de commercialisation. Nombre de bourses
d’étudiants en thèse sont co-financées par des organismes privés qui se
paient comme ça un laboratoire de recherche pour pas cher. Même le
fonctionnement de l’INRA s’apparente de plus en plus au fonctionnement
d’une entreprise privée.

Les laboratoires INRA se facturent entre eux
les services qu’ils se rendent au nom de la coopération scientifique
(location d’animaux pour expériences, facturation des travaux d’analyse
de données, location de véhicule). Les CDD se multiplient pour des
postes de techniciens comme de chercheurs et sont financés le plus
souvent par des contrats de recherche extérieurs à l’INRA. Et l’INRA
appelle de ses vœux la multiplication de ce genre de pratiques. Une note
de service informe qu’un chercheur du service public peut toucher des
royalties sur ses recherches lorsqu’elles ont conduit à un dépôt de
brevet. Cela s’appelle "l’intéressement individuel". Et cette prime
s’adresse à tout le personnel ... sauf les adjoints techniques et les
administratifs. Histoire sûrement de développer la culture d’entreprise.
Un chercheur de l’INRA peut même créer sa propre Start-up à partir des
découvertes qu’il a réalisées à l’INRA avec des fonds prêtés par le
ministère de la Recherche !

Ces quelques exemples ne sont pas spécifiques à l’INRA. Des compagnons
cénétistes travaillant à l’INSERM et au CNRS vivent le même type de
situation. Chez les uns, on retrouve les lobbys pharmaceutiques et les
fondations du genre "Téléthon", et chez les autres, le CEA, l’armée
comme le privé de tout poil. Cette situation, tout chercheur un tant
soit peu informé la connaît, la vit. Le monde de la recherche a accepté
dans sa grande majorité le contrôle de la recherche publique par le
pouvoir politique et financier. Plusieurs pétitionnaires actuels ont
activement participé à la mise en place de cette privatisation de fait.
Et ils l’ont fait simplement pour accroître leurs moyens de recherche,
le rayonnement de leur laboratoire, et leur fulgurante et médiatique
carrière. Et s’ils pétitionnent aujourd’hui, ce n’est pas pour défendre
le service public, mais bien davantage leur petit domaine particulier.

# Section INRA, CNT-AIT Toulouse.

INRA : Institut National de la Recherche Agronomique. CNRS : Centre
National de la Recherche Scientifique. INSERM : Institut National de la
Santé et de la Recherche Médicale. CEA : Centre à l’Energie Atomique.

http://cnt-ait.info/article.php3?id_article=882

Mots clés : Economie-budget / Sciences - Recherche / Service public /
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